Condamné pour détournement de fonds, le parti d’extrême droite de Marine Le Pen accuse la justice de faire de la politique. Un bruit médiatique assourdissant qui se transforme en menaces visant les juges et met en danger l’institution judiciaire et la démocratie.
Le 31 mars dernier, le tribunal de Paris a rendu sa décision sur l’affaire de détournement de fonds publics -à hauteur de 4,6 millions d’euros- mis en place par le parti d’extrême droite FN devenu RN, au préjudice du Parlement européen. Marine Le Pen a été condamnée à quatre ans d’emprisonnement, dont deux ans fermes aménageables sous surveillance électronique, 100 000 euros d’amende et cinq ans d’inéligibilité avec exécution provisoire. Ce qui veut dire que cette dernière mesure s’applique même s’il y a appel.
La juge a justifié la décision d’inéligibilité lors de la lecture du jugement au regard de « la gravité des faits », de « leur durée » des « montants détournés » et du « risque de récidive », « objectivement caractérisé ». Car dix ans après, les prévenus « n’ont exprimé aucune prise de conscience de leur violation de la loi ».
Tsunami médiatique et menaces
Cette décision, qui empêche Marine Le Pen de présenter une nouvelle fois sa candidature à la présidence de la République en 2027, a déclenché un tsunami médiatique mettant en cause les juges, et en particulier la présidente de la 11è chambre correctionnelle, Bénédicte de Perthuis accusée de faire de la politique. Plusieurs magistrats ont reçu à nouveau des menaces de mort et ont dû être placés sous protection policière. Par extension, c’est l’institution judiciaire qui est accusée de « faire de la politique ».
Les membres du parti d’extrême droite et des éditorialistes qui les soutiennent en ont fait des montagnes. Pour ne citer que quelques attaques : c’est une « intrusion dans le jeu électoral », selon Louis Aliot, lui aussi condamné par le tribunal pour les mêmes faits. Criant à la « dictature des juges », Jordan Bardella a estimé que c’était la « démocratie française » qui était « exécutée ». « Nous sommes dans la dictature des juges, trois mollahs du droit ont supprimé la démocratie. Face à la dictature, le peuple a le devoir de se soulever » a même lancé le député RN Philippe Schreck, avocat de profession.
Ces attaques se sont transformées en menaces sur les réseaux sociaux et des protections policières sont mises en place pour les juges. Des patrouilles ont notamment été organisées aux abords du domicile parisien de la présidente dont l’adresse a été divulguée.
Justice et démocratie en danger
Le bruit médiatique accordé à l’extrême droite menace ainsi l’indépendance de la justice. En octobre dernier, lors de l’instruction du procès, les procureurs et la présidente avaient reçu des menaces de mort et une protection policière avait déjà dû être mise en place. Libération avait fait réagir Ludovic Friat, le président de l’Union syndicale des magistrats (USM, majoritaire) : «Je constate combien notre État de droit – dont la nécessaire indépendance judiciaire – est menacé, et pas que par la menace du crime organisé, par la pensée qui se répand selon laquelle le juge serait un ennemi politique plutôt que d’envisager la réalité des faits de chacun tels que discutés ou établis par le débat judiciaire».
Le brouhaha médiatique de ceux qui prétendent que la justice devient « politique » est tel qu’il couvre les explications sur le fonctionnement des institutions. Mardi matin, sur RTL le procureur général auprès de la Cour de cassation Rémy Heitz était à peine audible lorsqu’il expliquait que la justice n’était «pas politique» : «cette décision n’est pas une décision politique mais judiciaire, rendue par trois juges indépendants, impartiaux». Il a insisté sur le fait que le délibéré « a été rendu conformément à la loi, en application de textes votés par la représentation nationale ». Mais la stratégie de saturation de l’espace médiatique par l’extrême droite le fait oublier.

