Accueil Politique & SociétéÉducation Contraception et sexualité des ados : un rapport de plus contre les tabous

Contraception et sexualité des ados : un rapport de plus contre les tabous

par Arnaud Bihel
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Photo : Jeannette Bougrab et Israël Nisand, le 16 février 2012

Un nouveau rapport appelle à généraliser la contraception anonyme et gratuite pour les mineures. Un soutien de plus à une mesure que le ministère de la Santé refuse. Le rapport invite par ailleurs à une meilleure éducation des enfants et adolescents à la sexualité.


 

« Notre pays préfère-t-il payer l’IVG plutôt que la contraception ? », s’interroge Israël Nisand. Aujourd’hui, la réponse est malheureusement oui.

Le gynécologue a travaillé avec deux consœurs, Brigitte Letombe et Sophie Marinopoulos (1) sur la question des grossesses non prévues chez les jeunes filles. Leur rapport remis jeudi 16 février à Jeannette Bougrab, secrétaire d’État chargée de la jeunesse et de la vie associative, pointe du doigt ce « dérangeant paradoxe » : en France, les mineures peuvent avoir recours à des interruptions volontaires de grossesse de manière anonyme et gratuite, mais la contraception est payante et non confidentielle. Si ce n’est dans les centres de planning familial. Mais quatre femmes sur 5 habitent à plus de 100 kilomètres d’un de ces centres, souligne Israël Nisand.

Selon le gynécologue, les deux tiers des 60 000 IVG recensées en France chez les moins de 25 ans (2) pourraient être évitées par un vrai choix de politique publique. « Je suis pour l’avortement, mais terminer sa première histoire d’amour par une IVG, c’est dur », observe Israël Nisand.

Blocage au gouvernement

Les trois spécialistes apportent dans leur rapport « des solutions à court, moyen et long terme », juge Jeannette Bougrab. La première d’entre elles, c’est de permettre aux mineures l’accès généralisé, anonyme et gratuit, à la contraception.

Problème : ce rapport n’est pas le premier à préconiser cette mesure. La députée UMP Bérengère Poletti a même déposé en novembre une proposition de loi sur le sujet (et dans un communiqué ce jeudi, « soutien[t] la démarche du Professeur Nisand »). En juillet dernier, le Centre d’Analyse stratégique rendait la même conclusion. Mais le ministère de la Santé ne veut pas entendre parler de la généralisation de la pilule pour les mineures.

Jeannette Bougrab assure porter le sujet lors de réunions interministérielles. « Je vais continuer à me battre », lance la secrétaire d’État, soulignant que cette mesure ne nécessite pas une loi ou un décret, mais une convention. Plusieurs laboratoires sont prêts à « faire la moitié du chemin », à fournir à bas prix des contraceptifs innovants, souligne Israël Nisand. Certes, mais la balle reste dans le camp du ministère de la Santé.

Le tabou de l’éducation à la sexualité

Jeannette Bougrab ne nie pas les blocages au sein du gouvernement et souligne d’ailleurs que l’enjeu de ce rapport, publié sous forme de livre (3), est aussi que « chacun puisse s’en saisir ». Car les préconisations (tableau ci-dessous) ne s’arrêtent pas à la question de la contraception : ses auteurs entendent briser le « tabou qui règne encore aujourd’hui », chez les adultes, sur la sexualité des adolescents. C’est « une question qu’il nous faut impérativement, nous adultes, assumer et regarder en face », lance Jeannette Bougrab.

Israël Nisand, Brigitte Letombe et Sophie Marinopoulos réclament une réelle application de la loi de 2001 sur l’information à la sexualité en milieu scolaire. Et estiment que les enseignants devraient être formés pour pouvoir, dès la maternelle, dispenser des informations sur la vie affective, le rapport au corps.

« Nous avons renoncé à éduquer nos enfants à l’école et nous avons confié leur éducation à la pornographie », tonne Israël Nisand pour qui, « ce qui se profile derrière ce sujet, ce sont les rapports entre hommes et femmes de la génération qui nous suit » : bien au-delà de la question de la contraception, ce rapport est « un travail pour le statut des femmes dans notre pays ».

Lire aussi : Le porno, mal des ados ?

 Parmi les 18 propositions du rapport :

– Confidentialité constante et crédible de la consultation et de la délivrance de la contraception aux mineures ;

– Gratuité de l’ensemble des moyens contraceptifs et des préservatifs jusqu’à 18 ans (et jusqu’à 25 ans sous conditions de ressources) au travers d’un forfait proposé par l’État aux laboratoires pharmaceutiques volontaires ;

– Application de la loi de 2001 sur l’information à la sexualité en milieu scolaire sous la responsabilité du ministre de l’Éducation nationale assortie d’un contrôle de l’exhaustivité des établissements où la loi est appliquée correctement par les rectorats ;

– Pour les enfants en maternelle et primaire, par l’intermédiaire des maîtres des écoles formés dans leur cursus à cette nouvelle mission, dispenser des informations sur la vie affective, émotionnelle, sentimentale et sur le respect de soi-même dans un rapport au corps sexué ;

– Organiser une résistance institutionnelle, collective et sociétale à la diffusion libre et marchande de la pornographie auprès des jeunes ;

– Créer des lieux d’accueil parents-enfants pour une écoute psychologique gratuite, anonyme et sans rendez-vous.

 


(1) Israël Nisand est gynécologue et chef du département de gynécologie obstétrique au CHU de Strasbourg. Il a fondé le site Info-Ado qui répond aux questions des jeunes sur la sexualité. Brigitte Letombe est gynécologue au CHRU de Lille. Sophie Marinopoulos est psychanalyste à  Nantes, spécialiste des questions de maternité.

(2) Pour les seules mineures, 18 000 étaient enceintes en France en 2010, dont 13 500 ont eu recours à l’IVG.

(3) « Et si on parlait de sexe à nos ados ? » aux éditions Odile Jacob. 240 pages, 21,90 Euros.

 

 

14 commentaires

Lili 16 février 2012 - 16:30

J’ai quand même toujours un problème avec cette histoire de « nous avons renoncé à éduquer nos enfants à l’école… » (le reste est hélas vrai) : on ne peut pas demander à l’école de tout apprendre à nos enfants, et en plus on peut ne pas le souhaiter.

excusez moi mais j’aimerais bien que ce soit moi et mon conjoint qui puissions faire ce boulot qui est d’apprendre à nos enfants la vie affective et la vie sexuelle, et ce dans le respect de leur rythme, mais aussi, c’est vrai, de notre conception du bon moment pour apprendre cela et de ce qu’on veut leur apprendre en terme de valeurs et de comportements.

Comment peut-on croire que l’école pourra « éduquer » les enfants à ces choses-là, par groupes d’âges alors que l’âge n’est pas le seul critère de maturité de l’enfant sur la question? et si je ne suis pas d’accord avec ce que l’école de mes enfants enseigne en matière de sexualité et/ou de vie affective? je fais une dispense?

Je sais que tous les parents n’ont pas la facilité de parler de tout cela avec leurs enfants. Mais franchement, c’est pas le boulot d’un instit ou d’un prof.

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sophieD 16 février 2012 - 16:51

Oui Lili mais il dit aussi que faute d’éducation parentale sur le sujet, c’est la pornographie qui s’en charge… et ça craint

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Denis 16 février 2012 - 21:40

Ne mélangeons pas tout ! Je ne vois pas le rapport entre la pornographie et l’absence de contraception chez les ados. A la limite, cette pornographie tant décriée peut apprendre que l’acte sexuel n’est pas simplement reproducteur 😆 …

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hic 16 février 2012 - 23:37

@denis
ah oui, c’est vrai, la pornographie sert également à démontrer comment, dès le plus jeune âge, on pourra traiter sa partenaire comme un objet sexuel…

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Denis 17 février 2012 - 08:26

@hic, nous ne regardons pas les mêmes productions. La pornographie quand elle est bien mise en scène est une chose sublime !

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Aude 17 février 2012 - 12:24

@Denis
Malheureusement quand tu tapes « films pornos » sur internet tu ne tombes que sur des films où la femme est un objet sexuel …
Et les jeunes n’ont accès qu’à ces films
D’où le problème d’éducation sexuelle

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Chriss 17 février 2012 - 21:22

« sur des films où la femme est un objet sexuel … »

Ca veut dire quoi « où la femme est un objet sexuel », hormis le fait que ces films te déplaisent?

Il y a plus de viols dans les productions destinées à satisfaire les fantasmes féminins que chez leurs homologues masculins.

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Cacademia 18 février 2012 - 15:17

Qu’ils nous foutent la paix avec leur pilule et leurs hormones!! Pourquoi ne la prennent-ils pas, eux, cette fameuse pilule? Il paraît que ça soigne l’acné, le cancer, le poids, l’hirsutisme et…les règles! Mieux: ça guérit contre le fait d’être femme.

Vivent les préservatifs masculins et féminins!

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Cacademia 18 février 2012 - 15:28

@Chriss et Denis
La pornogr. reproduit dans la plupart des cas toutes les formes et les normes dégradantes sur les relations de pouvoir h-f (économiques, politiques, etc.). De là que la pornog soit, pour bp de femmes, l’anti-modèle d’un modèle qu’elles subissent quotidiennement. Pour démontrer le caractère non nécessairement reproducteur de la sexualité, promouvons plutôt l’usage du préservatif que celui de la pornogr, et soit dit en passant, l’usage du préservatif DANS l’ind. pornographique!
Non, la pilule ne passera pas!

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Cacademia 18 février 2012 - 15:42

@hic et Aude
Tout à fait d’accord: ces films me déplaisent précisément parce que la femme, et parfois l’homme, y apparaissent comme de simples objets sexuels: le pendant inverse de ce que devrait être une sexualité humaine et humanisée.
A bas le patriarcat!

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hic 18 février 2012 - 17:47

@denis
Permettez moi de douter de vos propos; dans le même genre, on pourra dire que les images de mode sont « bien » mises en scène, c’est à dire, bien réalisées techniquement, mais cela n’a rien à voir avec l’idéologie qu’elles (les images de mode et la pornographie) véhiculent.

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Chriss 18 février 2012 - 21:21

« La pornogr. reproduit dans la plupart des cas toutes les formes et les normes dégradantes sur les relations de pouvoir h-f (économiques, politiques, etc.). »

Je pense que c’est exactement l’inverse: dans le porno le socio-économique tient une place minime, parce que les consommateurs se fichent du cadre social. Ils n’ont pas besoin d’histoire ou de contexte, la scène leur suffit. C’est pour ça que le gonzo a tout écrasé.

Par contre si l’on se penche sur les romans d’amour (l’équivalent du porno pour les femmes), là le cadre socio-économique est présent, et les femmes fantasment qu’elles parviennent à domestiquer un homme très riche et très puissant. Il y a des centaines de romans qui ont dans leur titre le mot « millionaire » (sans parler des princes, des émirs, etc).

C’est la libido des femmes qui impose la marchandisation sexuelle.

Les hommes payent parce que les femmes leur font comprendre qu’ils n’ont pas le choix.

Le fric est essentiel dans les fantasmes féminins, et quasiment absent des fantasmes masculins.

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Cacademia 18 février 2012 - 23:37

Commençons par dire l’évidence: la pornographie est une industrie, et de ce fait reproduit en son sein les relations de pouvoir, indépendemment ou non du contenu du film qui, en outre, objectifie très souvent et tout autant les participants (acteurs et spectateurs), au lieu de les humaniser).
« Bambi » de Disney est une très belle histoire: cela n’exclue en rien que Disney exploite ses travailleurs, et plus part. ses travailleuses.
Je ne fréquente pas le genre pornographique, précisément pour ces raisons: l’exploitation d’autrui n’a pas la vertu de m’exciter.

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ClaireMa 3 avril 2013 - 10:00

Le prono aujourd’hui c’est la norme pour les jeunes. Ils apprennent tout via les sites pornos, et sont souvent déçus par l’acte sexuel dans la réalité… On dit merci qui? Merci internet!!
J’avais d’ailleurs écrit un article à ce sujet sur mon blog: http://www.forumviagra.com/

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