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Crise de défiance aigüe

par Isabelle Germain

michelaVaccin contre la grippe a boudé, réchauffement climatique remis en cause, 11 septembre contesté… Les messies sont fatigués. Ceux qui s’autorisent désormais à avoir un avis sur la toile et dans tous les nouveaux médias perturbent ceux qui étaient autrefois considérés comme seuls avis autorisés. Parfois pour le meilleur mais aussi pour le pire.

Où sont les responsables qui « font autorité » ? Défiance des citoyens envers les politiques et les médias, multiplication des canaux d’information, politique spectacle, quel mal ronge la confiance ? Comment en finir avec la défiance systématique ?

« Il faut réintroduire de la nuance dans les discours politiques. »  

Entretien avec Michela Marzano, philosophe, auteure de Visages de la peur (PUF, coll. « La condition humaine »).

 

Comment en sommes-nous arrivés à un tel climat de méfiance et de défiance aujourd’hui ?

Les discours politiques et ceux des experts ne sont plus des discours de vérité. Pendant la crise, ils ont multiplié les promesses et analyses qui se révélaient fausses. Un jour on entend que le plus gros de la crise est derrière nous, et le lendemain le pire est à venir. Le Président de la République promet que l’usine de Gandrange ne fermera pas et elle ferme. La méfiance par rapport au discours venu d’en haut ne fait que s’accroître. Et ça dure depuis quelques années si l’on pense par exemple au nuage de Tchernobyl. Ce phénomène s’observe aussi à l’étranger avec, en Italie l’affaire Alitalia ou celle des rescapés du tremblement de terre qui devaient être relogés et dorment encore sous des tentes.

Qu’est-ce qui est en cause ?

D’abord l’idéologie de la transparence. L’afflux d’informations conduit à faire de la transparence un dogme et pousse les responsables politiques et les experts à tout dire, y compris sur des événements qu’ils ne contrôlent pas. Kant évoquait le « devoir de vérité ». Il ne s’agit pas de parler de tout, même des choses qui vous dépassent, mais de parler de ce qui est vrai et de ce sur quoi on peut réellement avoir prise. 

Ensuite, l’idéologie du contrôle. Les experts que l’on voit dans les médias et les politiques laissent croire que l’on peut tout anticiper, tout maîtriser. Le discours sur le vaccin de la grippe A laisse croire qu’on peut contrôler la pandémie. Même si on en sait beaucoup, on ne peut tout maîtriser. En outre, traumatisés par la canicule et le sang contaminé, les politiques veulent aujourd’hui tout prévoir, la prévention va au-delà du raisonnable et du coup, une partie de la population nie tout en bloc et refuse le vaccin. 

Enfin on a pu observer, ces dernières années, une instrumentalisation de la peur qui a été perçue comme un prétexte à des mesures liberticides. C’est le cas avec le terrorisme. Tout cela crée un climat de méfiance très fort.

Ajoutons le discours à la mode sur la confiance en soi qu’il faudrait développer, au besoin avec des coachs ou des psys. On privilégie la confiance en soi au détriment de la confiance dans les autres. Et c’est le lien social qui se délite. 

Quel discours tenir alors ?

Un discours de vérité. Il faut être capable aussi de dire qu’on ne peut avoir le contrôle sur tout. Il faut savoir nommer les choses pour lesquelles on a des certitudes et celles sur lesquelles on doute. Il faut faire preuve d’humilité. Trop d’assurance suscite le soupçon.

Est-ce que trop de doute ne risque pas de créer la panique ? 

Il faut revenir au B.A.-Ba et rappeler que le risque zéro n’existe pas. Commander des vaccins en quantité déraisonnable pour donner l’illusion que le danger est écarté fait croire que tout est sous contrôle et suscite plus de soupçons que de confiance. Un discours officiel qui ne prend pas en compte la possibilité du risque ouvre la porte aux discours catastrophistes. Ceux-ci se répandent d’autant plus vite sur internet que les grandes chaînes de télévision tiennent des discours à l’unisson du gouvernement. Pour le réchauffement climatique on n’entend plus que des discours alarmants. Et le risque de voir ces discours instrumentalisés par les politiques n’est pas loin.

Les certitudes tuent la confiance…

Oui, il faut introduire de la nuance dans les discours officiels. Les médias ont un rôle important à jouer. On a besoin de pensée critique. Aujourd’hui, les débats télévisés rendent compte, le plus souvent de positions extrêmes. Les animateurs cherchent des positions tranchées. Des experts assènent leur vérité en niant ce que l’autre dit, on est dans le match, dans le combat. Les certitudes des sciences dures gagnent aussi les sciences humaines, on entretient le mythe de la possibilité de tout contrôler. A trop dénier le fait que l’on puisse se tromper, on perd la confiance.

 

« Il faut réintroduire de la nuance dans les discours politiques. »

Entretien avec Michela Marzano, philosophe, auteure de « Visages de la peur » (PUF, coll « la condition humaine »)

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4 commentaires

Alfred 30 novembre 2009 - 03:48

Absolument d’accord avec cette position.
. . . . .

Ceci ne concernant plus l’interview, mais la LISIBILITÉ (pas trouvé où ni comment aborder cela ailleurs). Après vous avoir paramétré un corps pas trop petit (ce qui est nécessaire avec un écran bien défini, qui affiche plus petit) comparez les rubriques de la colonne de gauche. « Bruit et… » et « Cafouillage », composés en tentant de justifier sur des lignes trop brèves, sont affublés de blancs inter-mots assez ignobles qui font chuter la lisibilité et ne font pas franchement pro. Ce n’est pas le cas du « Sommaire », pour la bonne raison que, lui, il est composé fer à gauche.

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Catherine. 30 novembre 2009 - 09:09

Approche intéressante qui invite à aller plus loin sur le sujet.
Malheureusement avec, d’un côté,
la judiciairisation de notre société, dans laquelle il faut absoument trouver un responsable (voir un coupable) à tout et de l’autre côté
des générations plus habituées à surfer sur le Net à la recherche d’ informations instantanées et courtes que d’excercer une certaine pensée critique je pense que la tendance décrite dans cette interview a encore de beaux jours devant elle.

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isabelle germain 30 novembre 2009 - 12:49

@ Alfred, oui on y travaille. Un nouveau design est en train de mijoter et devrait se mettre en place avant les fêtes. EN 2010 on pourra lire ce site sans cligner des yeux.

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pm 3 décembre 2009 - 11:02

le gouvernement actuel ne peut tenir un discours de vérité puisqu’il est en permanence dans une posture de manipulation de l’opinion….

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