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Dans le vif du débat sur la prostitution

par La rédaction
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Image : « Gefällt sie Ihnen? » (« Vous convient-elle ? »), par Hermann Vogel (1856-1918)

Une nouvelle tribune vient s’ajouter aux prises de position contradictoires sur la prostitution et la pénalisation des clients, qui s’enchaînent depuis le début de l’été (les prises de position, pas les clients). Tentons d’y voir plus clair.

Les hostilités avaient repris à la fin du mois de juin, après que la ministre des Droits des femmes avait réaffirmé sa volonté de « voir la prostitution disparaître » et relancé l’idée d’une pénalisation des clients . Le débat entre les tenants de la ligne abolitionniste et les ‘pro-prostitution’ avait alors été vif, durant quelques jours, par tribunes de presse interposées. Le voilà relancé à l’approche de la rentrée, avec une nouvelle tribune anti-abolitionnisme publiée dans Le Nouvel Obs jeudi 23 juillet.

Fin juin, Najat Vallaud-Belkacem expliquait : « Nous ne cherchons pas à polémiquer mais à convaincre » et annonçait sa volonté d’organiser « une conférence de consensus » avant de légiférer. Un consensus qui sera bien difficile à trouver.

Abolitionnisme officiel

Premier rappel essentiel : la position abolitionniste n’est pas une lubie de la ministre des Droits des femmes. C’est la position officielle de la France, sur le plan international, depuis des décennies. Fin 2011, l’Assemblée nationale adoptait une résolution qui la réaffirmait.

Le discours abolitionniste reste donc le plus en vue. L’association Osez le féminisme !, qui le défend, a désormais ses entrées au gouvernement – son ancienne présidente, Caroline de Haas, étant entrée au cabinet de Najat Vallaud-Belkacem. Danielle Bousquet, co-auteure du rapport très commenté au printemps 2011, est appelée à prendre la tête de l’Observatoire de la parité. Du côté des associations, le Mouvement du Nid ou la Fondation Scelles bénéficient historiquement d’une oreille attentive.

Le combat de Libé

Pour autant, les défenseurs de la prostitution, contrairement à ce qu’ils affirment, ne sont pas bâillonnés. La prise de position de Najat Vallaud-Belkacem, fin juin, n’a pas fait l’unanimité au sein du PS. Signe que les idées anti-abolitionnistes, mine de rien, avancent ?

Côté associatif, le Strass (Syndicat du travail sexuel) compte certes peu de membres mais sait se faire entendre dans les médias. D’autant qu’il est épaulé par l’association Act Up, également experte en visibilité médiatique.

Et nombre de médias leur ouvrent grand les colonnes (comme nous l’observions déjà en 2011 suite au rapport Bousquet), Le Nouvel Obs, Rue89 ou Libération en tête. Figure incontournable de Libé, Luc Le Vaillant ne manque d’ailleurs pas une occasion – il le faisait encore le 16 août – de dénoncer ce qu’il considère comme un « puritanisme » français (parallèlement à sa défense enflammée de DSK).

Camps hétéroclites

Le mouvement féministe lui-même est divisé. Majoritairement, il suit la ligne abolitionniste. Mais, tout comme il y a 40 ans le positionnement face à la pornographie créait des scissions chez les féministes aux États-Unis, il en est qui, aujourd’hui en France, défendent la prostitution au nom du féminisme, du droit des femmes à disposer de leur corps. Le Strass utilise ainsi cet argument.

Les femmes et leur corps ; le corps comme outil de travail… là est l’un des éléments clé du débat. Et sur ce point les défenseurs de la prostitution regroupent des troupes hétéroclites. Ainsi, parmi les signataires de la tribune du 23 août dans Le Nouvel Obs, on trouve Élisabeth Badinter, favorable à la légalisation de la gestation pour autrui, et Caroline Eliacheff, qui y est opposée – elle avait même signé fin 2010 une tribune sur le sujet au côté notamment de… Caroline de Haas.

L’épine du délit de racolage

En amont de la question de l’abolition (« je ne suis pas naïve, je sais que ce sera un chantier de long terme », soulignait Najat Vallaud-Belkacem), il y a celle de la pénalisation des clients. Les parlementaires avaient voté une résolution en ce sens. Et une association d’hommes, le collectif ZéroMacho, s’est créée pour soutenir cette mesure, à l’initiative du cinéaste Patric Jean. Aujourd’hui, autant que la question générale de l’abolition, c’est cette mesure qui cristallise le débat.

Et a contribué à le crisper. Selon les défenseurs de la prostitution, les abolitionnistes seraient des « anti-putes ». Pour preuve – et toutes les associations le dénoncent – les prostituées continuent de faire les frais du délit de racolage passif. Pénaliser, en plus, les clients, reviendrait à les rejeter davantage dans l’ombre, avec les risques que cela comporte.
C’est sur cette grille de lecture que le Planning Familial s’est démarqué de la ligne féministe majoritaire en prenant ainsi parti fin juin : « Oui, on peut être féministe et contre la pénalisation des clients ! ».

C’est sans doute oublier un peu vite que la majorité politique a changé : si celle de droite n’entendait pas revenir sur le délit de racolage passif, il y a fort à parier que, sous la gauche, la pénalisation des clients s’accompagnera de la suppression de ce délit.

Positions caricaturales

Les anti-abolitionnistes utilisent un autre argument : selon les abolitionnistes, « les prostituées sont toutes des victimes ». Évidemment non : chacun s’accorde à dire qu’autour de 80% des prostituées en France sont étrangères, souvent victimes de réseaux mafieux. Pas toutes, donc, mais une écrasante majorité.

Autre procès d’intention classique, que reprend la tribune du 22 août : « étrangement, nul ne fait jamais mention des prostitués homo ou hétérosexuels ». Faux également. C’est que, là encore, les prostituées sont des femmes dans une écrasante majorité. Et que la plupart des prostitués hommes vendent leur corps à d’autres hommes. Une tribune abolitionniste publiée début juillet sur Mediapart dénonçait ainsi « le ‘droit’ séculaire que s’octroient certains hommes de se payer une femme – ou un homme – quand l’envie leur en prend ».

Du côté des abolitionnistes, les positions sont également parfois radicales. A l’heure même où paraissait la tribune dans Le Nouvel Obs, l’Assemblée des Femmes consacrait une table ronde de son Université d’été à l’abolition de la prostitution. L’association s’est aussitôt fendue d’une réponse, fustigeant « le lobby des clients » et « des intellectuel(le)s,  qui confondent libertinage dans les beaux quartiers et exploitation sexuelle ».

 

Lire aussi sur Les Nouvelles NEWS :

Abolition de la prostitution : Najat Vallaud-Belkacem s’engage (24 juin 2012)

Prostitution et abolition, « le débat ne fait que s’ouvrir » (7 décembre 2011)

Prostitution : une résolution soumise aux députés (20 juin 2011)

Prostitution : les clients occupent les médias (13 avril 2011)

Rapport sur la prostitution : punir les clients, pas seulement (12 avril 2011)

« C’est l’affirmation de la position abolitionniste de la France qui est en jeu » (12 avril 2011)

 

 

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6 commentaires

6 commentaires

Marguerite Nadue 24 août 2012 - 07:33

Merci pour cet article très clair et très utile ! Sur le sujet, on entend et on lit beaucoup d’infos non contextualisée et jusque là, je ne savait pas trop quoi en penser ! Maintenant je sais 🙂

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Berenice 24 août 2012 - 09:07

L’abominable multimillionnaire Badinter a encore frappée, et est estampillée féministe… ENCORE!

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Marie 24 août 2012 - 14:21

Merci de rappeler que les abolitionnistes ne sont pas contre les hommes mais contre l’existence de la prostitution (qu’elle soit masculine ou féminine), et donc, que ce n’est pas l’offre qui doit être condamnée mais bien la demande.
Je rajouterais également que l’on peut comprendre le combat du STRASS et des défendeurs du droit à « disposer » de son sexe (le « corps » c’est un peu vague… Et ça risque de faire de fausses polémiques avec le droit à l’avortement. Le vagin – ou le pénis – et l’utérus, c’est pas pareil). Mais, ce combat est et restera toujours en inadéquation avec TOUTES celles et TOUS ceux qui se taisent. Celles et ceux-là se taisent parce que leur métier n’est pas un choix, et le combat qui est mené pour la défense de l’exercice de leur métier ne les aide pas.

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Lène 27 août 2012 - 12:20

Je n’ai pas l’impression que le point de vue abolitionniste domine ni dans l’opinion, ni dans les médias. Je dirais même que c’est le contraire, la prostitution étant vue comme un mal nécessaire, ou une pratique anodine et souhaitable.
Souvent l’argument avancé est que louer son corps ne pose pas plus de problème pour une relation sexuelle que pour un travail en usine (par exemple).
Mais si personne ne trouve choquant qu’un parent embauche son enfant dans son usine, que dirait-on d’un père se payant une passe avec sa fille?
Tout ça pour dire dire que ce commerce n’est pas aussi anodin qu’on voudrait nous le faire croire. Or, si l’on émet ce genre de doute, on est aussitôt accusé de « bien-pensance ».

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Viviane M 28 août 2012 - 08:30

Il s’agit de légaliser le métier de « travailleur du sexe » en tant que travailleur indépendant pour les plus de 25 ans (qui n’ont pas le droit au RSA) et pour ceux et celles qui ont le droit de travailler en France (car il faut éviter le trafic d’étrangères sans appui). Dans ce métier, le refus de vente serait un droit.
Bien sûr, la lutte contre le proxénétisme serait renforcée.
Pourquoi ? Parce que je pense que l’interdiction aurait les mêmes conséquences que la prohibition aux états unis. Parce que les conséquences psychologiques ne sont pas celles décrites quand le choix est réellement libre. Parce que j’ai vu en milieu professionnel des petits chefs écraser leurs employés et ceux-ci se soumettre et je peux vous dire que l’aliénation est bien pire. Parce que c’est la seule solution réellement viable dans la durée.

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Ben 4 janvier 2013 - 04:12

Quel métier est donc un authentique « choix », dis-moi ?

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