Accueil Economie Dans les quartiers sensibles, une nouvelle génération d’entrepreneurs

Dans les quartiers sensibles, une nouvelle génération d’entrepreneurs

par Isabelle Germain

La relève des entrepreneurs du baby-boom se trouve aussi dans les cités. A la veille du Salon des entrepreneurs, ceux qui ont mené le « parcours du combattant » de la création d’entreprise racontent leur aventure. Des exemples de pugnacité et de créativité.



Nabéla Aissaoui : démocratiser l’accès au droit

Elle a reçu en juin dernier le prix « Planète d’Or » de l’APCE (Agence pour la création d’entreprise) et sera à l’honneur au salon des Entrepreneurs, ce mercredi*. La récompense, sans doute, de l’entêtement. Car Nabéla Aïssaoui a dû se battre pour réaliser son rêve : étudier le droit ! Mais une fois diplômée, elle sort un rien désenchantée de ses CDD en entreprises : « j’avais fait des études pour aider les gens, sur le terrain, et je me retrouvais à rédiger des contrats ! »  Nabéla crée alors une première entreprise avec un ami, « L’as du logement et du droit », qui cherche des logements aux locataires en mal de toit. Mais bientôt, la jeune femme abandonne les rênes à son associé. Grâce à l ‘initiative du Medef « Nos quartiers ont du talent », elle décroche le droit de suivre pendant un an, et sans bourse délier, le programme HEC Entrepreneurs. « Cela m’a apporté de la méthode et de la confiance en moi », raconte-t-elle. Elle décide alors de mettre en pratique sa vision du droit et crée « La conciergerie juridique ». Sa mission : accompagner les particuliers, -ou les petits entrepreneurs -, dans les petits soucis juridiques de leur vie quotidienne : logement, héritage, droit du travail, problèmes administratifs, etc. « Bien des gens se sentent impuissants devant le jargon juridique, et attendent que les dossiers deviennent contentieux pour pousser la porte d’un avocat. Alors qu’ils pourraient économiser du temps, et de l’argent, en favorisant les règlements à l’amiable », explique Nabéla. Sa TPE compte aujourd’hui une cinquantaine de clients.

*Nabéla sera invitée au débat : « Jeunes et Entrepreneurs, ils l’ont fait, pourquoi pas vous », mercredi de 17h30 à 19h

Le succès du Salon des entrepreneurs qui attend 70 000 visiteurs, ces 2 et 3 février à Paris, en témoigne : la création d’entreprises s’impose. Plus de 600 000 nouvelles entreprises ont vu le jour en 2010,  et « un tiers des Français seraient prêts à être entrepreneur un jour, soit 16 millions de créateurs potentiels ! », notent les BGE (ex-boutiques de gestion), le premier réseau d’accompagnement aux créateurs.

Le phénomène est particulièrement marqué dans les banlieues dites « sensibles ». Ici, plus d’un habitant sur quatre, et, surtout, plus d’un jeune sur deux, entendent se lancer dans l’aventure, assure un sondage IFOP de décembre dernier. Des chiffres tout aussi élevés, donc, que dans le reste de l’hexagone et qui tordent le cou à l’image misérabiliste qui colle à ces quartiers.

Salem Bessad : les baskets et le costume

salem bessadElevé à Garges-lès-Gonesse, puis à Sarcelles, et désormais installé à Aulnay sous Bois, Salem Bessad est un pur produit de la banlieue, et il en est fier. « J’y ai appris la dure réalité de l’existence ! Et puisé l’envie de faire un travail où, enfin, je gagnerais bien ma vie ».  Pourtant, malgré ses études, son salaire plafonne à un niveau décevant. Alors il crée Technomobile et fonce, tête baissée :  « je n’ai pas demandé d’aides, cela prenait trop de temps, et je ne voulais dépendre de personne ». Très vite, la PME, qui équipe les entreprises en informatique et outils de communication nomades, fait un tabac et croit vite, très vite.. Las : en décembre 2006, ses locaux sont cambriolés et tous les stocks disparaissent. Il faudra trois ans à Salem pour redresser les comptes mais aussi diversifier son offre pour mieux répartir les risques.
Le jeune quadragénaire a rejoint le réseau Entreprendre et sert d’accompagnateur à de jeunes créateurs.  Mais il reste toujours viscéralement attaché à sa banlieue : « j’explique à mes clients qu’être ici me donne la « niaque », que c’est ma source d’innovation. Ce message, je le transmets par mes vêtements : je m’habille en costume, mais je garde toujours les baskets, pour qu’on me remarque ! »

« Certes, dans les cités, les gens accumulent les frustrations, dans leurs études, dans leur emploi, dans leur vie quotidienne. Mais de ces frustrations naissent une ambition, un dynamisme, une rage de vaincre dans leur création d’entreprise qui, je pense, sont au-dessus de la moyenne », témoigne Frédéric Fourgous, du Réseau Entreprendre, un réseau de chefs d’entreprises qui accompagnent les jeunes créateurs de PME.

Nabéla Aïssaoui, 31 ans, et originaire du quartier du Val-Fourré, à Mantes-la-Jolie, en constitue un parfait exemple : « pour continuer mes études, j’ai dû batailler ferme », témoigne-t-elle.

« Bien que je n’aie aucun problème scolaire, mes professeurs me poussaient à faire un BEP après la 3ème ». La jeune femme s’est finalement retrouvée… à HEC et dirige depuis deux ans une petite TPE (voir ci-contre). De dix ans son aîné, Salem Bessad, installé à Aulnay-sous-Bois (93), a lui aussi créé Technomobile (solutions de communication nomades) par frustration : « pour financer mes études, j’avais dû faire de la vente au porte à porte, et, malgré tous ces sacrifices, je gagnais un salaire très modeste ! Ca a été une claque».


Cumul de handicaps


Mais créer son entreprise, quand on vient de banlieue, ressemble encore plus qu’ailleurs au parcours du combattant. Ici, tous les handicaps se cumulent : déficit de modèle, absence de réseau, manque de formation, et, bien sûr, d’argent ; défiance, aussi, à l’égard des institutions. In fine, bien des projets restent fragiles et modestes.

De plus en plus, pourtant, les réseaux d’aide et de financement à la création d’entreprise s’intéressent aux quartiers : tels l’ADIE -micro-crédit-, qui a, notamment, lancé un programme destiné aux jeunes des quartiers (Créajeunes), le Réseau Entreprendre (programme Entreprendre dans les quartiers), les BGE (ex  Boutiques de Gestion), le réseau France Initiative, sans oublier les efforts des collectivités locales – telle la région Ile-de-France. Certains fonds d’investissements comme  FinanCités, BAC ou Citizen Capital s’intéressent aussi particulièrement aux ZUS (Zones urbaines sensibles). Ceux-là en sont bien conscients : la relève des entrepreneurs du baby-boom se trouve aussi dans les cités !

Pour en savoir plus : « Monte ton biz, les dix commandements de l’entrepreneur des cités », Aziz Senni et Catherine Bernard, Editions Pearson, 17 euros.www.montetonbiz.fr


Le documentaire « Quartiers d’affaires » :

http://www.lesechos.fr/management/video/300388967.htm





A VOUS DE JOUER

o Vous appréciez nos articles ?
o Vous voulez partager l’information pour que tout le monde ouvre les yeux sur l’inégalité des sexes ?
o Vous considérez que l’égalité dans les médias est la mère de toutes les batailles pour l’égalité ?
o Vous savez qu’un journal indépendant et de qualité doit employer des journalistes professionnels ?
Si vous avez répondu oui à une de ces quatre questions, faites un don pour financer l’information. Ce don est défiscalisé à 66 %. (Un don de 50 € vous coûte en réalité 17 €)

JE FAIS UN DON

Laisser un commentaire