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Des médias et des hommes

par Isabelle Germain

polanski libérationS’il est des sujets sur lesquels la notion de relativité est systématiquement convoquée, ce sont bien ceux qui concernent les femmes. Alors que, sur le voile intégral, le chœur des avis autorisés affirme qu’il « y a des sujets plus important », pour Polanski, en revanche, pas de discussion. Lundi dernier Libération lui consacrait sa Une. Tous les journaux reprenaient abondamment la parole du cinéaste talentueux. Et personne pour dire qu’il n’y a pas de quoi en faire autant. Mérite-t-il un tel soutien des médias ? Dans son vibrant plaidoyer pour lui-même, il ne fait, au fond, que reprendre les arguments que ses avocats, officiels ou non, ont déroulé dans les journaux jusqu’à plus soif. Poursuivi par la justice américaine estimant qu’il n’a pas tout à fait purgé sa peine après avoir eu des relations sexuelles avec une mineure il y a 40 ans, il cherche des faveurs de l’opinion. Et on passe sur les commentaires des internautes persuadés qu’après tout, la jeune fille de 13 ans était consentante. Dans les médias, personne ne dit qu’on ferait mieux de s’occuper du chômage ou des retraites.

DIversion ou débat de fond

En revanche, la tribune est ouverte aux opinions minimisant le débat sur le voile, affirmant qu’il n’est qu’une opération de diversion. Et du coup, le fond du débat est laissé de côté. voile intégralConsidérations chiffrées : pour 2 000 femmes, ça ne vaudrait pas le coup de légiférer. L’affaire relèverait de la liberté religieuse (de ceux qui enferment les femmes ?). Et après tout, prêchent les adeptes de la relativité, la pression qui s’exerce sur les femmes pour qu’elles portent un string ou des talons hauts n’est pas mieux… Sauf qu’elles ne reçoivent pas d’acide sur le visage si elles refusent les diktats de la mode, contrairement à une partie de celles qui refusent le voile. Et ce sont surtout des hommes qui en parlent…

Plusieurs journaux reprennent une dépêche AFP où le président de la Ligue des droits de l’Homme se répand en critiques sur la loi. Il minimise le phénomène et, fine mouche, détecte une diversion politicienne. Peu lui chaut que soit bafoué le droit des femmes à avoir une vie sociale. Daniel Cohn-Bendit en ajoute une couche sur RTL : « Y a pas des problèmes plus importants ? » Un roulement de mécaniques au dessus, Noël Mamère, le député Vert de Gironde, n’y va pas par quatre chemins sur RTL toujours : « Tout ceci sent très mauvais et je dirais même, pour employer un terme très pesé, que cela a un parfum de vichysme ». Savoir comment légiférer pour la liberté de toutes les femmes ne serait pas un sujet digne d’intérêt.

Et pendant qu’ils minimisent le sujet, nombre de responsables politiques ou associatives s’époumonent pour faire entendre un autre discours : la quantité de femmes voilées importe peu, c’est la progression qui est inquiétante et les pressions qui s’exercent sur les filles des quartiers pour qu’elles se rangent. Annie Sugier, la présidente des La ligue du droit international des femmes, tente un appel dans Le Monde : « Non, le voile ou la polygamie ne sont pas des problèmes secondaires ! » Fadéla Amara, secrétaire d’Etat à la ville et surtout ancienne présidente de Ni putes ni soumises, a bien du mal à faire passer un discours qu’elle tenait bien avant son arrivée au gouvernement.

Colonnes généreusement ouvertes pour le cinéaste qui serait victime d’un acharnement de la justice américaine. Mépris pour des milliers de femmes qui risquent de se trouver emprisonnées sous un voile et coupées du monde si la République ne rappelle pas fermement ses principes.

Les femmes, une minorité ?

Dans un autre genre, Ezra Suleiman, dans un point de vue publié dans Le Monde, expose son hostilité aux quotas en expliquant, sans rire, qu’il est injuste que les femmes soient mieux traitées que d’autres « minorités ». L’économiste de Princetown, membre de plusieurs conseils d’administration de grandes entreprises (une loi en cours d’examen veut les féminiser un peu), ne sait pas que les femmes ne sont pas une minorité mais la moitié de l’humanité, voire plus. Peu lui importe que la communauté des hommes blancs, hétéros, à nom français, quinquas, occupe tous les pouvoirs : politique, économique, médiatique… Il défend allègrement son opinion (et ses intérêts ?) dans le grand quotidien français.

Et pendant ce temps là, la jeune fille mineure, offerte en cadeau à un joueur de l’équipe des Bleus nationaux fait la couverture des magazines people, raconte sa vie rêvée grâce à la prostitution, à son proxénète et à ses clients. Et là encore, les médias ne sont pas avares de détails et de commentaires. Quand un présentateur prend un air vaguement effarouché pour aborder le sujet, il se trouve toujours un comparse pour inviter celui qui n’est jamais allé voir une prostituée à lui jeter la première pierre. 

Quant à l’idée d’offrir une femme comme on offre une montre ou un ballon de foot, elle rencontre des défenseurs zélés et des défenseuses acharnées sur les ondes. Sur Europe 1, l’actrice Danièle Evenoux avec son air bonhomme se marre : elle a déjà offert une prostituée à un copain. Ben quoi, faut pas être bégueule. Ceux qui luttent contre le fléau de la prostitution et du proxénétisme vont avoir bien du travail pour être pris au sérieux ! La prostitution n’est pas un sujet grave, puisqu’elle est sujet à gaudriole.

Une seule chose compte : les Bleus seront-t-ils assez en forme pour la Coupe du Monde ? Lors de la dernière édition, la France avait vécu un drame national : son joueur vedette avait lavé son honneur sur le terrain, n’appréciant pas qu’un femme de sa famille soit traitée de « pute » justement… Cette année, le joueur vedette risque d’être déstabilisé parce qu’il en fréquente une… Mais quels que soient leurs résultats, les joueurs sont stars dans les médias. Les femmes, elles,  n’y ont droit de cité que pour amuser les hommes, flatter ou écorner leur réputation et leur offrir le repos de guerrier du ballon rond… 

Et pourtant, elles assurent sur les terrains de foot ! L’équipe féminine de l’Olympique lyonnais est en finale de la Women’s Champions league… Mais les médias n’aiment pas les femmes en short de foot, ils les préfèrent en string et silicone… Ou sous un voile, mais à condition qu’elles deviennent pour eux prétextes à des joutes verbales. Que vous soyez hommes ou femmes, les médias ne bruisseront pas pour les mêmes raisons…. Vérité en deçà des Pyrénées…

 

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9 commentaires

Chêne 7 mai 2010 - 11:25

😀 Merci mille et mille fois merci ! On étouffe dans ce monde plus que machiste ! J’ai 60 ans et l’impression parfois d’évoluer dans un cauchemar ! Les femmes sont effacées. Votre journal est une vraie bouffée d’air et d’intelligence.

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olympe blogueuse 8 mai 2010 - 18:43

pour ce qui est de la burqua plus j’en entends parler plus j’en ai assez qu’on parle tous les jours de la façon dont s’habille les femmes

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claude 9 mai 2010 - 15:38

en effet non seulement les délinquants-hommes – polanski, ribéry et j’en passe … ne sont ni « oubliés » mais portés aux nues… quant aux femmes, on voudrait minimiser – la faute aux politiques, aux medias (pas NouvelsllesNews, merci!) et a toute cette population macho ou molle…

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AnnieB 9 mai 2010 - 19:38

Totalement insupportable dans la question du voile intégral, encore plus que sur d’autres questions, ce sont les hommes qui en parlent essenteillement,gravement certes. qui Dans les débats télévisés c’est grotesque. Quand il ya une femme parmi eux soit elle n’arrive pas à en placer une soit elle est obliegé de se fâcher (et passe pour hystérique évidememnt) pour se faire entendre.On devrait exiger des quotas dans les médias pour tous les débats sur ces questions (sur les autres aussi certes) Mais commençons par ça.

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SophieB 10 mai 2010 - 15:38

C’est tellement vrai! Ca fait du bien de lire votre article. Des fois j’ai l’impression d’être la seule à m’inquièter de la partialité des médias sur ses sujets. C’est tellement dur de défendre une vision plus juste des rapports hommes-femmes quand les médias donnent toujours la parole aux mêmes défenseurs de l’ordre sexuel établi…

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AdH 12 mai 2010 - 11:43

« La prostitution n’est pas un sujet grave, puisqu’elle est sujet à gaudriole. »

C’est réellement l’apothéose d’une démonstration fallacieuse et absolument grotesque. Ou drôle.

En tous les cas, chaque article qui prend en toile de fond le néo-féminisme pathétique des années post-70 est un précis synthétique de malhonnêteté intellectuelle. C’est à faire relire par la cléricature médiatique pour qu’elle se nourrisse d’un telle vivier de sophismes.

J’espère sincèrement un jour lire des choses intelligentes, actuelles et féministes, en même temps.

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Suzanne 13 mai 2010 - 10:51

Merci pour cet article.

J’avais fait un rapprochement entre Polanski – pauvre chou qui aurait droit à l’oubli – et les prêtres pédophiles qui eux, à juste titre, sont mis en cause des années après leurs crimes.

Mais je n’avais pas fait ce parallèle entre Polanski, la prostituée des footeux et la burka.

Merci de cet éclairage, même si comme souvent, ce n’est pas très optimiste.

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Suzanne 13 mai 2010 - 10:52

Merci pour cet article.

J’avais fait un rapprochement entre Polanski – pauvre chou qui aurait droit à l’oubli – et les prêtres pédophiles qui eux, à juste titre, sont mis en cause des années après leurs crimes.

Mais je n’avais pas fait ce parallèle entre Polanski, la prostituée des footeux et la burka.

Merci de cet éclairage, même si comme souvent, ce n’est pas très optimiste.

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Humain féminin 28 juin 2010 - 13:59

Différents commentaires quant à l’article:
Déjà, tout à fait d’accord en ce qui concerne le fait que les médias représente la parole masculine et donc toutes les représentations sexuées (parfois inconsciente)avec un déni des discriminations vécues par les femmes.
Par contre en ce qui concerne le voile, je reste plus modérée (et ce n’est pas du relativisme! entendons nous bien). Certaines femmes revendiquent le port du voile (pour différente raisons). Le mieux c’est de les écouter (« ne me libère pas, je m’encharge!) excellent ouvrage de Patrick TEVENIAN à ce niveau là. Je trouve que c’est dangereux de comparer des contexte qui ne sont pas en soi comparable (france/afganistan/inde): La situation des femmes ici n’est pas la même!!Dans ce débat autour du voile de la burqua, ce que je constate c’est comment on stigmatise une nouvelle fois les personnes issue de l’immigration nord africaine et/ou de confession musulmane. Pour reprendre une expression de christelle Hamel: on exotise le sexisme. On le fait autre alors que nous ne sommes pas nous même exempt de domination masculine (et votre journal le démontre trés bien!).

Enfin pour le terme minorité (je ne suis pas l’auteure donc je ne sais pas) mais en tout cas en sociologie, il recouvre l’idée d’un assujetissement à un rapport de pouvoir et l’idée d’une expérience partagée de la discrimination. En ce sens nous les femmes sommes bien une minorité (pas statistique).

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