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Dîner paritaire dans la République numérique

par Isabelle Germain

Jeudi 24 février, le ministre chargé de l’économie numérique, Eric Besson, recevait des acteurs et des actrices du numérique.  Autant de femmes que d’hommes autour de la table. J’y étais. Passés les sarcasmes suscités par la réputation du ministre, cette expérience de la parité invite à l’optimisme.


eric besson

Eric Besson : « avec vos questions récurrentes, je vais me pencher sur  l’approche genrée des politiques publiques »

L’ambiance était chaude sur la Toile le 24 février dernier, quelques heures avant le dîner  d’acteurs du numérique d’Eric Besson. L’académie des courageux du clavier traitait les invités de « Collabos ». Les femmes -aussi nombreuses que les hommes pour une fois !- ont eu droit, en plus, à l’original qualificatif de « putes ». Un autre, sur twitter, demandait à la cantonade pourquoi le ministre n’invitait que des blogueurs n’ayant pas d’idées politiques…

Nous avons assez critiqué le manque de parité dans les instances politiques, alors pas question de nous dérober ce soir-là. Il y avait eu le très viril déjeuner à l’Elysée, le 14 décembre dernier, compensé par un shadow déjeuner de femmes invitées par David Abiker. Auparavant, lors d’une rencontre organisée par Eric Besson alors secrétaire d’Etat à l’économie numérique en 2008, Natacha Quester-Semeon s’était trouvée bien seule et ignorée dans une assemblée d’hommes.

Extension du champ politique

Alors, qu’est-ce que ça change lorsqu’il y a autant de femmes que d’hommes autour de la table du pouvoir ?  C’est la question qu’on me pose le plus souvent depuis que j’ai écrit « Si elles avaient le pouvoir… » (Larousse) et lancé les nouvelles NEWS. Réponse : le champ du politique s’en trouve élargi. Des questions qui peuvent paraître secondaires  dans des assemblées masculines prennent soudain un tour politique.

Lorsque Marlène Schiappa a évoqué le rôle de l’économie numérique dans la conciliation vie professionnelle/ vie personnelle, lorsqu’elle a poussé la question vers le télétravail et l’impulsion que le gouvernement devait donner sur le sujet, elle a été entendue. Bien sûr, quelques hommes ont levé les yeux au ciel, mais soutenue par l’ensemble des femmes présentes autour de la table, elle a pu aller jusqu’au bout de son propos sans être interrompue. Elle posait une question politique, n’en déplaise à mon voisin de table. Lorsque Christelle Membrey a évoqué la question de l’éducation au numérique dans l’éducation nationale, elle aussi a pu aller au bout de son propos et entendre le ministre s’engager à organiser une rencontre avec le ministre de l’éducation.

Passons au grand emprunt d’Etat, devenu « investissements d’avenir », critiqué ici ou ici pour se focaliser sur une industrie déjà largement subventionnée au détriment du social ou de l’environnement. La question a été l’occasion de faire passer un message sur la nécessité de rendre plus mixte la prise de décision sur ces investissements d’avenir. Sur les 35 Milliards d’€ prévus, 4,5 sont consacrés au numérique. Le ministre a annoncé qu’une partie irait à la fibre optique. Et 2,5 milliards aux usages, e-santé, e-éducation… Un appel à projet sera lancé.

Et que se passera-t-il ensuite ? Quels seront les critères de sélection ? Jusqu’à présent, 10 % seulement des investissements de l’Etat dans la création d’entreprises bénéficient à des entreprises créées par des femmes alors que 30 % des créateurs d’entreprises sont des femmes. Elles investissent plus souvent dans les services que dans l’industrie. Et bien que les services soient supposés tirer la croissance, les subventions vont quasi-exclusivement à l’industrie. Il y a d’ailleurs un ministère de l’industrie, pas de ministère des services.

Roselyne Bachelot, ministre de la cohésion sociale a émis le souhait de développer une « approche genrée » des politiques publiques. La partie numérique du grand emprunt suivra-t-elle cette voie ? Eric Besson a avoué ne jamais y avoir pensé avant d’ajouter poliment  « je suis prêt à expier ma faute. Avec vos questions récurrentes, je vais me pencher sur cette question de l’approche genrée des politiques publiques ». Il s’est même engagé à nous rencontrer à nouveau dans deux mois. Nous y reviendrons donc.

Foot vs cuisine. Femmes en quête de légitimité.

Cela étant, quelques mauvaises habitudes étaient encore de mise. Opposition de comportements entre une blogueuse culinaire et un blogueur spécialisé dans le foot. L’extraordinaire Anne Lataillade a créé le site Papilles et Pupilles lorsqu’elle a cessé son job dans la finance pour s’occuper de ses enfants souffrant d’allergies alimentaires. Elle a partagé des recettes pour contourner ces allergies puis sa passion de la cuisine. Aujourd’hui, son site accueille plus de 7000 visiteurs par jour et sa passion est devenue son activité professionnelle. Elle cumule les prix et distinctions et son fan club grossit chaque jour. En se présentant, elle s’excuse presque d’être là. Elle ne fait, dit-elle, qu’un petit blog de cuisine facile. Elle est assise à côté de Sébastien Couix créateur du blog pourquoi foot qui se présente sans dire si son blog est  petit ou grand. Il est là parce qu’il s’est distingué lui aussi sur la toile, comme Anne. L’une ne se sent pas légitime, l’autre oui.

Comportement classique de femmes et d’hommes. Habitude – intériorisée par les femmes- de dévaloriser  les activités traditionnellement féminines. Pourtant la cuisine est un acte politique et économique. Choix et achat des matières premières, gestion des stocks, élaboration des menus… Mais puisque depuis la nuit des temps les femmes font ça gratuitement, alors on a pris l’habitude d’estimer que ça n’avait pas de valeur.

Observons  le cycle de vie d’un fruit ou d’un légume. Dans la phase amont, le travail autour de ces fruits et légumes donne droit à rémunération. Faire pousser, récolter, transporter, commercialiser, distribuer… sont des activités rémunérées, organisées, faisant l’objet d’un droit du travail. Activités traditionnellement masculines.

Puis, phase aval, plus de rémunération. Quand la femme, pour sa famille, se mue en directrice des achats de ces fruits et légumes, gestionnaire des stocks, créatrice de menus et de recettes, coordinatrice des gouts familiaux, cuisinière, gestionnaire et garante de l’hygiène du matériel de cuisine, responsable de la santé de ceux qui mangent… Tout ce travail n’est pas rémunéré ni gratifié. Elle pense que ce n’est « rien que de la cuisine »… Pire : ce travail, garant de cohésion sociale et de santé publique peut lui coûter son job rémunéré !  Faut-il rémunérer ce travail ? En tout cas, il faut cesser de considérer que ce n’est rien.

Et revisiter notre notion de richesse. Ce travail de cuisine est une richesse pour la société, pour la cohésion sociale et la santé publique. Faute de réponses toutes faites, il faut au moins débattre. Si elles étaient comptées, les activités familiales et domestiques représenteraient presque 50 % du PIB notait le rapport Stiglitz qui devait élaborer de nouveaux indicateurs de richesse… Comment les valoriser ? Comment faire en sorte que les hommes et les femmes qui assument ces activités domestiques et familiales ne soient pas pénalisés ? Vaste débat… avorté à ce jour.

Le foot en tout cas a eu plus d’importance que la cuisine dans cette soirée au ministère puisque la présentation de Sébastien a donné lieu à un quart d’heure de discussion sur le foot, malgré les soupirs exaspérés de certain(e)s convives et les excuses du ministre réalisant que le sujet ne passionnait qu’une partie de son auditoire.

Au final plusieurs enseignements :

– Quand on cherche des femmes pour participer à un dîner sur le numérique on en trouve.
– Quand les femmes ont la parole dans la sphère publique, des sujets qui étaient jusque là considérés comme « privés » deviennent politiques.
– Il y a encore beaucoup de travail pour que les femmes prennent confiance en elles.
– Le numérique présente une formidable opportunité pour les femmes de prendre la parole dans la sphère publique. Il ne faut pas la rater. Jusqu’ici, dans les livres d’histoire, de philosophie, les galeries d’art, les médias… La parole publique appartient aux hommes, ce sont eux qui disent aux femmes ce qu’elles doivent penser. Avec le numérique, il est possible de partager la prise de parole, donc le pouvoir entre hommes et femmes. Il ne faut pas que les femmes passent à côté de ce que le sociologue des religions Milad Doueihi appelle « La grande conversion numérique » (Seuil).

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13 commentaires

13 commentaires

Lucile Reynard 26 février 2011 - 20:00

Merci pour cet article formidable et vive vous les filles ! 😀

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béatrice 27 février 2011 - 00:25

C’est très bien vu. Avec démonstration et explication sur la necessité de la parité. CQFD
Merci

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Sylvie Bommel 27 février 2011 - 07:57

Ca c’est argumenté. Bravo Isabelle. Il suff.it de transposer aux conseils d’administration …

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Do Espirito 27 février 2011 - 08:16

Il était permis de s’interroger sur la sélection des invités à un dîner organisé par un tel personnage qui s’est mué tout seul en paria par son comportement politique indécent. De même que refuser la politique de la chaise vide est une réponse légitime.

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cultive ton jardin 27 février 2011 - 10:10

Personne, je suppose, n’a eu l’outrecuidance de l’interroger sur notre politique anti-immigration, et sur le prix particulièrement élevé que paient les femmes migrantes, dans les pays qu’elle essaient de fuir, dans le pays d’accueil, mais surtout sur le trajet, rendu de plus en plus dangereux précisément par les barrières inhumaines que nous élevons sans cesse (viols et meurtres).

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Claudius 27 février 2011 - 10:10

Bien entendu qu’il fallait y aller à ce diner.
Ce qui est important c’est de ne pas être dupe, de savoir qu’on participe à une opération de communication.
Cela n’empêche pas, et ton billet le prouve, de faire passer des messages.
Il faut également que ça ne reste pas sans suite, et c’est ça le plus dur avec ce gouvernement adepte des grandes déclarations et des grandes décisions non suivies d’effet mais qui restent gravées dans l’esprit de l’avaleuse ou de l’avaleur de JT20heures sans mâcher.

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Sophie Maréchal 27 février 2011 - 11:01

Bravo Isabelle, oui, tu as eu raison d’avoir mouillé ta chemise en mettant en pratique les idées que tu défends au travers des Nouvelles News depuis plus de deux ans. Un diner paritaire, non, ça ne se loupe pas !
Si Eric Besson est un personnage politiquement critiquable, en revanche je trouve tout à fait opportun qu’il ait repris cette fonction à l’économie numérique puisqu’il avait lancé le plan France Numérique 2012. Certes NKM était plus glamour, plus en phase, avec les valeurs d’un nouveau féminisme dont tu relais. Mais bon elle a retrouvé son sujet de prédilection et continuera de défendre, quoiqu’il en soit, la place des femmes dans un monde encore dirigé par la pensée masculine.

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isabelle germain 27 février 2011 - 11:37

@cultive ton jardin il y a eu une question sur l’immigration mais la réponse était celle qu’on a déjà entendue (on applique la loi…) Rien de neuf. Et le sujet était le numérique, c’est pourquoi je n’en parle pas. Mais la question que tu soulèves est très importante.Des journalistes travaillent sur le sujet, on en parlera.

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Mry 27 février 2011 - 18:53

Dommage que tu n’aies pas raconter toutes tes petites phrases chère voisine de table… tu semblais vraiment peu heureuse d’être là.

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isabelle germain 27 février 2011 - 19:32

@Mry cher voisin de table, je me souviens avoir pris la parole pour poser une question économique au début de la soirée, j’ai peut-être manifesté un peu d’agacement quand la conversation foot s’est éternisée mais je me suis abstenue de parler pendant le reste de la soirée pour écouter les autres. Quand à savoir si j’étais heureuse ou pas d’être là… J’ai la chance d’être mon propre chef, je ne serais pas venue si cela m’avait rendue malheureuse. Et si non, sur le fond du sujet traité, un avis ?

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sylvain 28 février 2011 - 09:54

Faut-il en conclure que la revolution de la parité comme toutes les revolutions qu’il y a en ce moment passera par le numérique?

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Léandre 28 février 2011 - 17:39

◦Il y a encore beaucoup de travail pour que les femmes prennent confiance en elles »

personnellement je suis entourée de femmes ayant confiance en elles au niveau boulot et même si vous avez été en présence d’une personne qui se dévalorise, ce n’est pas le cas de toutes. Là aussi, si on cherche, on trouve. Tout comme on trouve des hommes peu sûrs d’eux.

Pour le reste, c’est presque trop cliché pour être vrai (les hommes aussi souhaitent concilier vie pro et perso) et présenté de telle manière que ça illustre pile poil vos derniers messages… c’est merveilleux !!

Faire la cuisine est rémunéré lorsque c’est au resto,à la cantine, un sandwich acheté… tout comme faire pousser des tomates devient non rémunéré et non gratitfié lorsque c’est à la maison, dans son jardin (et souvent c’est le boulot de monsieur).

Bref la démarche était super, bravo notamment d’avoir attaqué sur l’économie, bravo d’avoir mis sur le tapis des thèmes « oubliés », mais pour votre article, vous tombez un peu dans la facilité…

Quant à l’excellente question de la valorisation des activités familiales, je la poserais plutôt à l’envers : et si on redonnait au travail sa juste reconnaissance et sa juste place? Si on reparlait de la valeur-travail qui est aujourd’hui détruite (oui!!) au profit de la performance ? Si on recommençait à travailler pour vivre et non vivre pour travailler?

Le travail familial relève du don et je n’aimerais pas qu’il devienne une classe comptable : non à cette société marchande !! Oui à son partage égal de ces tâches entre hommes et femmes (car les hommes peuvent aussi être généreux et donner!!)

Le défi c’est de tuer cette répartition : femme = don, homme = argent. Pasde tuer le don.

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isabelle germain 1 mars 2011 - 05:09

@Leandre bien sûr, il y a des femmes sûres d’elles et des hommes peu confiants. Mais, dans la vie pro, les femmes sont plus souvent que les hommes en quête de légitimité, atteintes de ce que certains appellent le « syndrome de l’imposteur ». ça vient de ce que Colette Dawling appelle « le complexe de cendrillon ». Les filles sont (de moins en moins mais encore beaucoup)éduquées pour être au service des autres tandis que les garçons sont invités à partir à la conquête du vaste monde.

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