Écoles du numérique : comment intégrer les femmes ?

par Marina Fabre
Depty Chander, présidente de l'association E-mma

Depty Chander, présidente de l’association E-mma

Dans le cadre de la campagne HeForShe, l’ONU Femmes signe un partenariat avec l’école d’informatique Epitech et son association E-mma. Mais quelles sont concrètement les clés pour améliorer la mixité ? Tour d’horizon des projets de plusieurs écoles du numérique. 


 

Nous sommes en 2013. Dipty Chander fait ses premiers pas à Epitech, ‘école de l’innovation et de l’expertise informatique’. Première rentrée, premier jour, la jeune femme entre dans la classe et constate avec stupéfaction qu’il n’y a que des hommes. « J’ai regardé autour de moi, j’ai appelé ma mère et je lui ai dit : ‘Je ne sais pas ce que je fais là, je veux arrêter’. Heureusement elle m’a encouragée à rester, elle m’a soutenue, mais je n’oublierai jamais ce jour, c’était très dur », se souvient-elle. « Au final, nous étions 8 femmes sur une promotion de 500 élèves ».

Après un temps d’adaptation, Dipty Chander prend les choses en main et décide de développer l’association E-mma, jusque là inactive au sein des 12 écoles Epitech. Le but ? Promouvoir la mixité dans le domaine du numérique, presqu’exclusivement masculin. Chez Epitech, 95% des élèves sont des hommes. Elle organise des conférences dans toutes les écoles de France et parvient à mobiliser les étudiant.e.s. Aujourd’hui, une centaine d’entre eux, hommes et femmes, composent l’association.

Une « quatrième révolution industrielle » créatrice d’emplois

Un projet qui a inspiré ONU Femmes. Dans le cadre de sa campagne HeForShe (Lui pour Elle) portée par Emma Watson, l’ONU a signé un partenariat avec E-mma et Epitech, pour les aider à mener leurs actions en faveur de l’égalité. Mercredi 28 septembre, toutes les écoles Epitech animeront des tables rondes, des ateliers, des conférences, sur le thème de la mixité dans le numérique. À Paris, c’est au Sénat, en présence de Laurence Rossignol, ministre des Droits des femmes, que l’évènement aura lieu.

L’objectif est double : attirer les filles et sensibiliser les garçons. Le numérique, marché d’avenir, déclencheur de la « quatrième révolution industrielle », promet en effet de créer des centaines de milliers d’emplois. Une vague sur laquelle surfent les hommes mais que les femmes ont délaissée. En Europe, ces dix dernières années, les technologies de l’information et de la communication ont créé près de 2,5 millions d’emplois, parmi lesquels seulement 200 000 sont revenus à des femmes. C’est pourquoi plusieurs écoles du numérique et de l’informatique se mobilisent pour changer la donne à leur niveau.

Une marraine pour accompagner et intégrer les filles 

Les leviers sont nombreux, mais d’abord, il s’agit de ne pas laisser partir les rares filles qui s’inscrivent en première année. « Beaucoup se découragent, elles ne s’adaptent pas à cet univers très masculin », confie Dipty Chander. Epitech a donc mis en place un système d’accompagnement. « Désormais, quand elles rentrent à l’école, toutes les filles ont une marraine qui va les aider à s’intégrer », explique Pascale Giaccheto d’Epitech. « Toutes viennent d’une terminale scientifique où il y avait une certaine mixité. Là, elles arrivent dans un autre monde, cela peut être difficile à gérer ».

À l’EPITA, école de « l’intelligence informatique », l’équivalent de l’association E-mma se nomme Synergie. Autre point fort : la création du prix Excellencia, là aussi destiné à promouvoir et attirer les filles au métier d’ingénieur informatique. « Nous offrons une scolarité entière à la lauréate du prix », explique Florence Moreau, directrice de la communication de l’EPITA.

Chez Simplon, 33% de femmes dans les formations 

Malgré des efforts, des interventions dans les lycées et collèges, la proportion de femmes dans ces écoles reste en général de l’ordre de 5 à 8%. Jusqu’à 33% dans les meilleurs des cas, pour Simplon par exemple, une entreprise sociale qui propose des centaines de formations gratuites pour futur développeur.se.s et revendique un objectif de parité. 

« Le postulat de départ est d’ouvrir nos formations aux publics qui sont éloignés de l’emploi ou sous-représentés dans les métiers techniques du numérique », explique Anne-Charlotte Oriol, responsable essaimage chez Simplon. « Nous travaillons avec Pôle emploi, les missions locales, les prescripteurs, et le premier frein est celui de l’information. Beaucoup pensent en effet que ces métiers sont faits pour des hommes, donc ils n’orientent pas les femmes vers nos formations. Nous faisons un gros travail de pédagogie pour, au contraire, les inciter à nous présenter des femmes ».

Projet pilote avec une phase en non mixité 

Mais comment s’y prendre avec le public « éloigné de l’emploi », qui a « décroché de l’école », qui n’est même plus dans les « radars des missions locales » ?
« C’est un public très méfiant vis à vis des institutions. C’est très difficile d’y trouver des filles. Cela pose aussi la question des femmes et filles dans l’espace public », alerte Anne-Charlotte Oriol. Pour habituer ces femmes « souvent cantonnées chez elles », Simplon vient de lancer un projet pilote dont la première phase se déroule en non-mixité. « On travaille sur l’acculturation à la culture technique et numérique, mais aussi sur l’empowerment et la confiance en soi. C’est important de leur donner les clés pour affronter un groupe dans lequel elles seront minoritaires ». 

Manque encore la parité parmi le corps professoral et les intervenants. En cause notamment, l’auto-censure des femmes. Dans toutes les écoles, la mixité des formateurs est faible. À peine 17% de femmes chez Epita par exemple. 

Mais l’objectif de HeForShe est justement de prendre appui sur les hommes, majoritaires dans ce milieu, pour changer la donne. L’association E-mma s’inscrit totalement dans cette démarche : les élèves, filles et garçons, sont invité.e.s à participer, ensemble au changement. Un message clair : « Nous, 5%, ne pouvons pas réussir sans l’aide des hommes ». 

 

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2 commentaires

tetue 27 septembre 2016 - 17:14

Chouette, bonne approche que celle de travailler avec le milieu, sur la mixité, et non pas seulement sur les femmes !

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flo 28 septembre 2016 - 06:56

Comment intégrer les femmes dans le monde des hommes, et vice-versa ? Est-il temps de se le demander au seuil des portes des écoles du numérique, ou bien beaucoup, beaucoup plus tôt à l’entrée des bacs à sable ?? Mondes parallèles établis par un système patriarcal bien rodé, et maintenus par la publicité, l’économie, la politique, la télévision, l’éducation, la religion, les préjugés, la presse, la littérature… et les jeux vidéos ! La boucle est bouclée, les filles ne vont pas dans les écoles du numérique parce que ce n’est pas leur monde, parce que Mon petit poney n’y est pas.

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