Accueil Médias Egalité dans les médias : un pré-rapport ose « l’éga-conditionnalité »

Egalité dans les médias : un pré-rapport ose « l’éga-conditionnalité »

par Isabelle Germain

Céline Calvez à l’AN

La députée Céline Calvez présente une première mouture d’un rapport sur « la place des femmes dans les médias en temps de crise ». Et l’idée d’éga-conditionnalité des aides à la presse commence à faire son chemin.

« On note un net décrochage dans les journaux télévisés de France Télévisions, où le nombre d’expertes tombe à 9% en mars et 20% en avril (France 2 et France 3) au lieu de 40% en moyenne » : c’est un des constats les plus désespérants d’un rapport d’étape parlementaire sur la place des femmes dans les médias. Dès le début de la crise sanitaire, les médias sont revenus à de mauvaises habitudes qui commençaient à peine à se perdre : dans leurs récits de l’actualité, les hommes pensent le monde, les femmes sont les soutières du soin.

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C’est ce qui avait conduit Marlène Schiappa, Secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes, à confier à Céline Calvez, députée des Hauts-de-Seine, une mission sur la place des femmes dans les médias en temps de crise. Et à associer Franck Riester, Ministre de la Culture à cette demande.

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La députée a échangé avec 150 personnes ayant réfléchi au sujet. Dont la fondatrice du site d’info Les Nouvelles News qui signe cet article. En mes qualités d’ex-présidente de l’Association des femmes journalistes (AFJ), ex-membre du Haut Conseil à l’égalité ayant piloté un rapport préconisant l’éga-conditionnalité, et patronne de presse menant un journalisme de combat pour l’égalité des sexes, je connais très bien le sujet et l’adversité qu’il rencontre.

Le rapport d’étape présenté le 23 juin préconise à nouveau de « compter pour que les femmes comptent.» Combien de femmes, d’hommes cités ? dans quelles circonstances ? C’était l’idée de l’organisation internationale Mediawatch qui réalise des enquêtes GMMP tous les cinq ans depuis 1995 dans les médias de plus de 70 pays en espérant une prise de conscience et des changements (l’AFJ se chargeait des études pour la France et l’a raconté dans « Dites-le avec des femmes »*). 

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Depuis, d’autres organismes ont réalisé des études similaires comme Médiamétrie, le CSA ou l’Ina et ces études sont indispensables pour avancer. Mais elles ne sont qu’une première étape. D’une étude à l’autre, tous les cinq ans, les chiffres du GMMP bougent très peu. En voyant ces études, quelques dirigeant.e.s de médias s’engagent vaguement à signer des chartes, ils font une photo… puis « business as usual ». La place et l’image des femmes dans les médias ne change que très peu : elles sont toujours sous-représentées et stéréotypées. Et dès que la vigilance des associations faiblit, le retour en arrière est immédiat.

Mais on avance à petits pas. Les premières études Mediawatch étaient accueillies avec des quolibets, des faux procès sur le thème « halte à la censure » (alors qu’il s’agissait au contraire d’augmenter la liberté d’expression en permettant aussi aux femmes de s’exprimer) ou, plus souvent, du mépris. Aujourd’hui, on est loin de la contrition et des changements énergiques mais on ne rit plus. Alors compter, oui mais ça ne suffit pas.

L’information n’a pas de prix mais elle a un coût

Le principal problème, c’est l’argent. L’information n’a pas de prix mais elle a un coût. Un coût très élevé pour lancer un journal influent. Et ceux qui ont les moyens d’investir dans des journaux ne sont pas des féministes, ce sont même plutôt des hommes puissants économiquement, avec toutes les valeurs patriarcales associées au concept d’ « homme puissant ». Quant aux aides de l’Etat à la presse, elles ne se préoccupent pas de parité. Bien au contraire ! Dans les annexes du rapport, on peut voir par exemple que le quotidien sportif l’Equipe, dont la surface éditoriale cite essentiellement des hommes, a touché 1.283.800 d’aides publiques en 2017.

Pour Les Nouvelles News qui a vocation à traiter l’actualité à travers le filtre de l’égalité femmes/ hommes, les barrières sexistes au financement nous ont empêché d’en faire un média influent. Face aux investisseurs privés, la réponse était toujours la même : le thème est « has been » et pas rentable. Tous (y compris un groupe de femmes « business angels ») m’ont conseillé de faire évoluer la ligne éditoriale vers des sujets mode beauté pour capter le marché publicitaire de ces secteurs. Exactement le contraire du projet pour « un autre genre d’info » !

Côté financement publics, les dossiers sont examinés par des commissions composées de patrons de presse qui rejetaient mes demandes au motif qu’ils ne croyaient pas à la ligne éditoriale. Un pur scandale de la part de ces instances de consécration supposées veiller au pluralisme de la presse. J’ai fini par me résoudre à faire un journal modeste, géré par une association. Un petit journal en ligne financé par des dons. Ces dons étant déductibles des impôts, notre journal engagé bénéficie finalement de fonds publics. -D’ailleurs, si vous payez beaucoup d’impôts, je vous encourage à faire des dons ici, c’est toujours ça qui n’ira pas à la presse sexiste. Et ça nous aidera à avancer.

Céline Calvez a décidé de préconiser des règles d’éga-conditionnalité des aides publiques. Mais il ne sera pas simple de faire aboutir le projet. D’abord parce que le ministre de la Culture ne l’a pas entendue. Dans son communiqué de presse sur le rapport, il n’évoque que le comptage pour « objectiver » et « dénoncer », ce qui se fait depuis au moins 25 ans…  Et puis ; Céline Calvez le dit dans la courte interview ci-dessous, elle va se heurter à des levées de boucliers sur le thème de la liberté de la presse. Alors revenons aux fondamentaux : quand on parle de liberté d’expression, il s’agit de la liberté d’expression de qui ? De ceux qui ont de l’argent pour créer des médias puissants ? Et quid de la liberté d’expression des femmes ?

Trois questions à Céline Calvez
  • Quelles ont été vos plus grandes surprises lors de ces auditions ?

J’ai été très surprise de voir que des acteurs des médias opposent fiabilité de l’information et diversité de genre. Surprise aussi de constater une vraie différence entre médias audiovisuels et presse écrite.

  • Quelles seraient les mesures les plus efficaces pour faire évoluer la place et l’image des femmes dans les médias ?

C’est justement déjà de mesurer pour favoriser la prise de conscience et poser les bases d’une progression. Nous pouvons inciter, encourager… Mais parfois il faut aussi contraindre. Dans ce but, nous soulevons la question de l’éga-conditionnalité des aides publiques à la presse.

  • Quels sont, selon vous, les obstacles qui risquent de s’opposer à ces mesures ?

Concernant l’éga-conditionnalité, les obstacles sont un contexte économique difficile pour les médias ou encore la perception de cette éga-conditionnalité comme une entrave à la liberté de la presse. Or le principe de l’éga-conditionnalité revêt un caractère incitatif ou contraignant de manière très variable. Nous souhaitons aborder le sujet à l’heure d’une réflexion plus globale sur le soutien à la filière Presse.

*Dites-le avec des femmes. Le sexisme ordinaire dans les médias. De Sylvie Debras , Virginie Barré , Monique Trancart , Natacha Henry, ed CFD

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