Ex-star de la télévision égyptienne et activiste de longue date, Bouthaïna Kamel est la première femme à être candidate à la présidentielle. Ses chevaux de bataille : lutter contre la corruption et la pauvreté, et mener une « révolution sociale » en Égypte.
Dans les rues poussiéreuses et mal éclairées de Kafr Hamid, village pauvre situé à une cinquantaine de kilomètres au sud du Caire, le cortège avance lentement. Villageois revêtant la galabieh égyptienne traditionnelle et enfants courant et chantant entourent Bouthaïna Kamel, première femme en lice pour la présidentielle égyptienne. Ce soir, sa campagne électorale fait étape dans le village et la candidate espère bien recueillir les attentes et doléances des quelque 12 000 habitants.
A 49 ans, Bouthaïna Kamel a l’habitude de rencontrer les Égyptiens et d’écouter leurs problèmes. Ex-star de la radio-télévision égyptienne, elle s’est rendue populaire en présentant des émissions où elle n’hésitait pas à aborder des questions délicates : homosexualité, harcèlement sexuel, chômage, pots de vin, terrorisme. Au point de susciter la colère des religieux qui, en 1998, font interdire son programme des ondes, estimant qu’il salissait la réputation de l’Égypte
Aujourd’hui, elle fait passer ses idées sur les réseaux sociaux, dans sa campagne électorale et sur la place Tahrir. Là où l’histoire a commencé. « La Révolution m’a décidée à être candidate. C’est le meilleur moment : les femmes ont participé à égalité avec les hommes, certaines ont même donné leur vie », affirme Bouthaïna Kamel.
« Révolution sociale »
Activiste de longue date, en 2005 déjà elle prenait part au mouvement de surveillance des élections (caractérisées par une fraude massive). A présent, la candidate fonde son programme sur deux axes : combattre la corruption et la pauvreté, « sans quoi il ne peut y avoir de démocratie ».
Pour ce faire, elle revendique une économie transparente et mixte. « L’État égyptien est contre le secteur privé alors que celui-ci pourrait aider à résoudre le problème du chômage (qui est officiellement de 12 % en 2011). De même, il faut laisser les ONG entrer et travailler en Égypte. L’État, lui, les considère comme des espions », souligne la candidate. Elle prône également la gratuité de l’école et des études, « depuis le primaire jusqu’au doctorat » ainsi que la prise en charge des frais médicaux pour les plus pauvres, afin d’améliorer le niveau de santé en Égypte
« Nous devons mener une révolution sociale afin que le peuple égyptien puisse se développer et être fier de lui-même », martèle Bouthaïna Kamel. « D’ailleurs, il ne faut pas oublier que le 25 janvier, le peuple était descendu dans la rue en priorité pour réclamer un salaire mensuel minimum de 1 200 livres égyptiennes (environ 150 euros). Le politique est venu après.»
Pour illustrer ses idées, l’activiste mène sa campagne sur le terrain, en collaboration avec de jeunes révolutionnaires, des consultants… En avril, elle annonce sa candidature depuis El Maris, petit village aux bords du Nil des environs de Louxor. « Le gouvernement voulait confisquer les terres des paysans pour y construire des hôtels et attractions touristiques. Depuis 2008, je me suis battue avec ces villageois contre ce projet et nous avons eu gain de cause en 2010. Une grande victoire pour nous. »
Message pour les minorités

Retour à Kafr Hamid. Dans la maison de l’omda (le chef du village), au milieu de la fumée de cigarette, Bouthaïna Kamel, carnet en main, note et écoute une vingtaine d’hommes se plaindre de leurs bas salaires : « Nous travaillons beaucoup et ne gagnons pas assez d’argent pour subvenir aux besoins de notre famille. Nous sommes de plus en plus nombreux à être au chômage. Le gouvernement ne fait rien pour nous. Tout ce que nous demandons, c’est du travail. Sans compter que, depuis la Révolution, il y a de l’insécurité dans le village et aucun policier n’est là pour nous protéger. »
Bouthaïna Kamel tique : « Pourquoi n’engagez-vous pas les hommes au chômage pour assurer la surveillance et la sécurité ? ».
« C’est une bonne idée », reconnaît Ibrahim, le frère de l’omda. « Vous êtes connue et pourtant n’hésitez pas à venir chez nous. C’est vraiment très bien qu’une femme puisse devenir présidente : cela prouve au monde entier que l’Égypte peut être un pays moderne ».
La déclaration touche la candidate. « Les femmes sont encore considérées comme marginales dans la société égyptienne, au même titre que les Coptes, les Bédouins, les Nubiens, les handicapés, les paysans et ouvriers pauvres. Ma candidature est un message d’espoir pour toutes ces minorités privées de droits. »
« Il faut briser les tabous »
Quant à l’armée, elle ne lui fait pas confiance : « Les militaires sont très conservateurs, opposés aux femmes. Parfois, j’ai la certitude qu’ils refusent de céder leur pouvoir aux civils ».

Son franc-parler lui a déjà valu d’être renvoyée de son poste de présentatrice du journal sur la télévision d’État, de voir son talk-show télévisé supprimé, d’être sous le coup de deux inculpations au tribunal militaire pour insultes à l’armée, et de subir un interrogatoire militaire. « Cela tenait plus de l’intimidation qu’autre chose, mais c’était aussi un avertissement », concède t-elle. « Je suis plus directe que les hommes et je n’ai pas peur de parler. Les politiciens, eux, sont des hypocrites et des égoïstes. Dans les semaines passées, des réunions pour les candidats à la présidentielle étaient organisées et je n’ai pas eu le droit d’y assister. »
La date exacte des élections présidentielles n’est même pas encore connue, mais Bouthaïna Kamel ne se décourage pas. « Parfois, j’ai peur que la Révolution dégénère et finisse dans le sang. Mais quand, le 28 janvier, je suis descendue manifester, je savais qu’à présent, c’était la victoire ou la mort. » La candidate activiste ne veut pas se coller l’étiquette de féministe et affirme : « Je ne veux pas que l’on vote pour moi parce que je suis une femme, mais parce que mes idées sont bonnes et que l’on peut avoir confiance en moi. Il faut briser les tabous. »
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Les autres candidats en lice Depuis la démission d’Hosni Moubarak en février 2011, hormis Bouthaïna Kamel, de nombreux hommes politiques égyptiens ont annoncé leur candidature au poste de président. Parmi les favoris des sondages, se trouvent Amr Moussa, ex-secrétaire général de la Ligue arabe et lié à l’ancien régime ; Mohamed El Baradei, prix Nobel de la paix 2005 et ancien chef de l’Agence internationale de l’énergie atomique ; ainsi que le vice-président de la Cour de cassation, Hicham el-Bastawissi, qui avait dénoncé les fraudes massives lors des élections de 2005. C.Mu. |
Photos © Cécile Muszynski
