Accueil MédiasBruits et chuchotements Elisabeth Badinter, les médias et « la guerre des sexes » inversée

Elisabeth Badinter, les médias et « la guerre des sexes » inversée

par Isabelle Germain

S’attaquer aux féministes, affirmer que ce sont elles qui déclarent la guerre des sexes : ce discours des médias, adopté par Elisabeth Badinter, discrédite le féminisme et intimide celles qui voudraient s’en réclamer.

  « La charge d’Elisabeth Badinter contre le « néoféminisme guerrier » » titre le Journal du Dimanche le 6 septembre. Buzz assuré par celle qui est présentée comme « philosophe féministe. » Un buzz anti-féministe de compétition.

Ce n’est pas le premier, ni le dernier sans doute. La tribune d’Elisabeth Badinter est un catalogue d’accusations : les féministes prôneraient la délation, mettraient les femmes dans une posture victimaire, seraient manichéennes, nieraient les violences conjugales subies par les hommes, feindraient d’ignorer que la pédocriminalité (elle parle de « pédophilie ») s’exerce « souvent » avec la complicité des mères. Elle dénonce la « mise à mort sociale » des hommes victimes de #MeToo, sans arguments chiffrés et sans mettre en regard les souffrances des victimes d’agressions sexuelles…

Qu’est-ce qui vaut aux féministes d’aujourd’hui d’être estampillées « totalitaires » ? La tribune ne le dit pas précisément. Mais elles ont demandé récemment la démission de Christophe Girard, adjoint à la culture à la Mairie de Paris. L’homme a soutenu financièrement l’écrivain pédocriminel Gabriel Matzneff et a été par la suite mis en examen pour viol. 

L’autrice de « L’amour en plus » qui pulvérisait le mythe de l’instinct maternel dans un assai retentissant en 1980 avait gagné ses galons de féministe. En 2003, avec Fausse route (Odile Jacob), qui accuse les féministes de tous les maux, elle a changé de discours.

Et les « grands » médias adorent la petite musique qui inverse les responsabilités et accuse les féministes de vouloir la guerre des sexes et de détester les hommes -quand elles luttent contre la misogynie. Il y a peu, le garde des Sceaux, Eric Dupond-Moretti n’hésitait pas à traiter des féministes « d’ayatollahs. » Et les médias reprenaient sans tiquer (Elles n’ont jamais coupé une main à quiconque, contrairement à ces individus qui prônent la charia !)

« Néo-féministes » terme fourre-tout 

Ils se veulent ainsi les gardiens d’un féminisme acceptable et dénoncent une nébuleuse de « néo-féministes » qui les trahiraient. Qui sont, à leurs yeux, les néo-féministes ? A priori toutes celles qui ne filent pas droit. Celles qui critiquent, s’opposent, dénoncent, manifestent, lèvent l’omerta. Des militantes actives en somme. Et radicales, ce qui est indispensable pour obtenir des évolutions.

Trahissent-elles le mouvement féministe comme les médias le suggèrent ? Justement non. Il y a quelques jours, à l’occasion des 50 ans du MLF, les initiatrices du mouvement applaudissaient ces jeunes féministes culottées. (lire :IL Y A CINQUANTE ANS, HOMMAGE À LA FEMME DU SOLDAT INCONNU) Et dans le livre* qu’elle a co-écrit avec Gisèle Halimi  juste avant sa mort, Annick Cojean rappelle sur France Inter le regard que posait l’avocate féministe sur le mouvement #MeToo. « Elle disait ‘Une fois qu’on dit #metoo on fait quoi ? C’est sympathique, mais qu’est-ce qu’on fait ? Est-ce qu’on saisit la justice ? Est-ce qu’on change les lois ? Est-ce que ce n’est pas un peu facile ? Un peu déclaratif ? Une fois qu’on a dit ça, on n’a pas fait assez avancer les choses’. » Rappelons aussi que dans cette tribune écrite dans Le Monde Diplomatique en 2003, elle répondait magistralement à ceux qui instruisaient le procès du féminisme en le transformant en un « complot » contre les hommes.

Mais à chaque fois que les féministes bougent un cil, le reversement s’opère. Les médias parlent de néo-féministes qui trahiraient de douces féministes imaginaires. Les Chiennes de garde ont eu droit à ce qualificatif et aux reproches qui allaient avec à leur naissance, en 1999. Elles luttaient contre les insultes sexistes adressées aux femmes politiques qui déteignent sur toutes les femmes. Mais très vite dans l’opinion s’est répandue l’idée que c’était elles qui voulaient la guerre.

Car il est très facile pour des médias puissants de renverser le discours et de mettre en accusation des féministes ou néo-féministes quitte à déformer la réalité des faits. (Lire en 2013 : MAIS QUI VEUT ALLUMER LA GUERRE DES SEXES ?).

Et il est assez fascinant de voir les médias reprocher aux féministes de vouloir se substituer à la justice en créant un « tribunal médiatique » alors que les anti-féministes l’ont toujours fait, qu’il s’agisse par exemple des débuts de l’affaire DSK ou de l’affaire Polanski… (lire : TRIBUNAL MÉDIATIQUE, L’HOMME/ L’ŒUVRE, POLANSKI, HAENEL… QUESTIONNONS LES QUESTIONS)

Quand le mouvement #MeToo a démarré, les médias ont immédiatement voulu remettre une chape de plomb en disant « halte à la délation » et une tribune de femmes prenant la défense des harceleurs dévoyait le discours féministe parlant de « séduction » quand il était question de lutter contre des agressions. Beaucoup de celles qui avaient signé cette tribune l’ont regretté par la suite. Les Nouvelles News avaient voulu essayer de comprendre ce qui se passait dans la tête des conceptrices de cette tribune. Et nous avions dû rétablir les faits sur lesquels reposaient certains raisonnements étranges. (lire : POURQUOI CETTE TRIBUNE CONTRE #BALANCETONPORC ?)

Ces dernières années, cette déformation du féminisme était plutôt l’apanage de la presse ultra-réac avec Valeurs Actuelles et sa une sur « la terreur féministe » ou une autre sur les féministes qui sont « devenues folles »  (lire : HAINE ANTIFÉMINISTE DANS LA VIEILLE PRESSE).

Avec ces discours médiatiques,  pas étonnant d’entendre des femmes commencer par « je ne suis pas féministe mais… » avant de prouver le contraire. Discréditer le féminisme est la méthode la plus simple pour le combattre quand on a accès à des médias puissants. Rappelons cette phrase de Benoîte Groult : « le féminisme n’a jamais tué personne, le machisme tue tous les jours »


* Une farouche liberté, entretiens de Gisèle Halimi avec Annick Cojean (Grasset).

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2 commentaires

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Agathe 9 septembre 2020 - 08:03

Je me suis toujours sentie féministe et concernée par les questions d’inégalité entre les sexes. Le mouvement MeToo m’a intriguée et quand Weinstein a été « abattu », je me suis dit qu’il méritait ce retour de bâton. Avec « Balancetonporc », j’ai pas compris. C’est le même mouvement, mais avec un titre détestable. Comme si toutes les femmes avaient un porc à balancer! Comme si tous les hommes étaient des porcs… Aujourd’hui, j’ai le triste privilège d’assister indirectement à une tentative de bashing sur un homme que je connais personnellement. Je constate qu’il suffit d’un désaccord sur un sujet avec une personne pour qu’un petit groupe minoritaire s’affirmant de mouvance lgbt monte au créneau pour détruire une carrière, n’hésitant pas à grossir des faits anodins pour en faire des sujets d’accusation, avec comme but à peine masqué de récupérer le poste qui sera laissé vacant par ce mâle dit « alpha » une fois celui-ci viré sous les opprobres de la foule. Je constate des méthodes douteuses, des accusations pour des faits minimes, voir non-avérés. Quel étrange sentiment pour moi de me pas parvenir à me sentir solidaire de ce combat.

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Isabelle Germain 9 septembre 2020 - 14:04

le problème, ce sont les généralisations, dans un sens comme dans l’autre. Tous les hommes ne sont pas des salauds et toutes les « accusatrices » ne sont pas des menteuses. 2% seulement des accusations de viol sont fausses (et d’ailleurs elles sont souvent pilotées par des hommes -rivaux des accusés). C’est le système qui a longtemps permis à certains hommes d’être des agresseurs sexuels en toute impunité qu’il faut combattre et l’omerta trop bien huilée. Mettre en accusation des féministes ne fait que maintenir l’omerta.

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