Le « Guide de survie en milieu sexiste » expliqué par ses auteur-e-s

par Arnaud Bihel

SurvieSexisteQuatrième de la série B.D La p’tite Blan, « Guide de survie en milieu sexiste » appuie là où ça fait mal : le sexisme ordinaire. Ou comment, avec humour, frapper sur les remarques machistes du quotidien. Rencontre avec ses auteur-e-s : Blan, Galou… et Virginie Despentes qui a signé la préface.


 

Blandine Lacour, alias La p’tite Blan, sort le quatrième volet de sa série de bande dessinée consacré à la vie d’une jeune femme lesbienne confrontée au sexisme ordinaire qui l’entoure. « Guide de survie en milieu sexiste », (ed Blandine Lacour, 8,5 €, 96 pages) avec humour et mordant, rappelle aux deux sexes la nécessité de faire évoluer les mentalités. Un livre à la croisée de la B.D et du manifeste. Dessins de Galou, et préface signée Virginie Despentes. Triple entretien :

 

PtiteBlanBlan, si vous deviez vous présenter en quelques mots…

Je présenterais un duo, parce qu’on est deux : Galou, qui dessine, et moi, qui écris. L’idée de la p’tite Blan est d’avoir un personnage qui puisse être identifié comme lesbienne, et de lui donner la parole via la B.D sur des sujets variés, d’actualité et de politique. Tout cela à travers l’humour, en faisant passer des messages à la fois en tant que femme et en tant que lesbienne. Le fait d’être un duo homme/femme apporte en plus une vision différente. Quand on a démarré fin 2009, il n’y avait pas grand chose sur les lesbiennes dans le domaine de la B.D. Il y avait eu certaines choses sur l’homosexualité, mais davantage fait par des hommes. Dans ce domaine, ce sont très souvent des dessinateurs hommes que l’on retrouve, avec un point de vue sexiste ou non, mais qui reste un point de vue masculin. Raconter l’histoire de La p’tite Blan, c’était avant tout combler un vide.

Est-ce qu’un événement en particulier vous a convaincu d’écrire ce guide ?

Il n’y en a pas un en particulier, mais un toutes les heures. Il suffit d’allumer la télé, de regarder dehors, dans la rue, dans la publicité, même dans la façon dont les gens sont habillés, il suffit de parler à un collègue pour s’en rendre compte. Quoi qu’on voie, quoi qu’on entende, je pense qu’il ne peut pas se passer une heure sans qu’on note un problème de sexisme.

Pourquoi avoir demandé à Virginie Despentes de signer la préface ?

Tout simplement parce qu’on aime son travail. C’est le premier nom qui nous est venu à l’esprit. Elle a tout de suite été conquise par l’idée. On était très surpris, très flattés, et elle a tenu parole au-delà même de nos espérances puisque même dix lignes, même une trace de doigt nous auraient suffi ! (Rires) Elle a vraiment fait un truc à la Despentes, quelque chose de profond dans son écriture, qui sort vraiment brutalement.

Est-ce que vous souhaitiez toucher un public en particulier avec ce guide ?

On ne fait pas quelque chose pour un groupe en particulier. Le sexisme touche tout le monde, je voulais donc toucher tout le monde. Tout notre travail est basé là-dessus : toucher des gens qui ne seraient pas forcément intéressés par le sexisme, ou qui ne ce sont même jamais posé la question. J’aimerais que chacun puisse y trouver quelque chose.

N’avez-vous pas peur d’entretenir le cliché de la féministe qui a la haine des hommes lorsque vous écrivez : « certains hommes sont victimes du sexisme, mais souvent ils ne s’en rendent pas compte. Enfin, on ne peut pas trop leur en demander, ce ne sont que des hommes » ; ou encore : « l’homme est certes un gadget bien agréable parfois, mais loin d’être indispensable » ?

C’est justement fait pour provoquer. Ce qui est intéressant, c’est que quand il s’agit d’hommes, on a des réactions de leur part ; ils disent « mais c’est horrible, on s’attaque à notre virilité ». Mais ces gens-là en général sont les premiers à tenir des propos sexistes envers les femmes, sans même s’en rendre compte. Quelqu’un qui n’est pas sexiste ne va pas se sentir concerné, ça va le faire rire, il ne va pas se sentir attaqué en tant qu’homme. Après c’est de l’humour, c’est aussi fait pour susciter une réaction.

Dans le Guide de survie, il y a une page consacrée à DSK, dans laquelle votre conseil est de fuir si l’on se retrouve en sa présence. Est-ce qu’un épisode comme celui de l’affaire Nafissatou Diallo, – et les réactions qu’elle a suscitées -, n’est pas décourageant ?

Dans tout militantisme, il y a des moments où l’on pourrait baisser les bras, mais dans tout militantisme, il y a quelque chose qui nous donne la force de continuer, où l’on se dit « c’est utile ». Plus il y a de propos sexistes, plus on se dit qu’il faut lutter, l’un entraîne l’autre.

Dans votre livre, vous conseillez d’éviter toutes les religions. Est-ce que vous vous sentez proche des Femen sur cette thématique ?

Je n’ai pas les cheveux longs, je ne suis pas bien foutue, je n’irai pas me mettre à poil dehors (Rires). Plus sérieusement, non, je ne me sens pas proche spécialement des Femen, notamment sur une partie de leur idéologie et de la façon dont elles en parlent, que je peux trouver critiquable, mais je ne rejette pas tout ce qu’elles font. C’est la diversité du militantisme qui peut donner quelque chose.


 

galouGalou, qu’est-ce qui vous a motivé à dessiner ce Guide de survie ?

On s’est engagé avec Blan sur plusieurs tomes, et le sujet m’intéressait, même si ça a été plus compliqué de dessiner ce volet que les autres.

Pourquoi ?

Pour moi, ce qui relevait du sexisme était anodin. C’est vraiment en dessinant que je me suis rendu compte que je pouvais moi aussi tenir des propos sexistes. Cela m’a poussé à faire des recherches, à comprendre, parce qu’au début, j’avais vraiment beaucoup de mal. Je demandais à Blan : « Mais en quoi c’est du sexisme, là ? »

Comment y a-t-il eu un déclic ?

La toute première lecture du guide, je l’ai lu en tant qu’homme. Au début, je ne voyais pas ce qui était drôle. Je craignais de ne pas être sur la même longueur d’ondes. Parce que j’ai été élevé, sans doute, avec une part de sexisme, quand Blan est super féministe, et j’avais peur de ne pas pouvoir suivre. C’est à force de discuter avec elle que je me suis peu à peu approprié le sujet. Au final, je me rends compte que j’ai moi-même des réflexes qui peuvent être sexistes. Par exemple proposer à une fille un coup de main pour porter sa valise, mais ne pas le faire pour un homme. Il y a quelque temps, j’ai croisé un homme dans le métro qui galérait avec sa poussette. Avant, je ne serais pas allé vers lui. Là, j’ai fait la démarche de lui proposer de l’aide, et il m’a répondu oui, avec plaisir. C’était assez étrange comme situation parce qu’on a souvent l’habitude de le faire avec une femme, mais jamais avec un homme. Tous ces petits détails qui font que j’ai un peu changé mes habitudes.

Quels autres types de situations peuvent vous le faire réaliser ?

Je travaille en tant qu’éducateur auprès de toxicomanes à côté, et j’ai eu un souci récemment au travail. On m’a demandé si ça allait, et un de mes collègues a dit : « Mais c’est un bonhomme, bien sûr que ça va. » Maintenant, j’en suis à me dire : mais là, c’est sexiste ! Ce sont plein de petites remarques dont je n’avais pas conscience avant.


 

 

DespentesVirginie Despentes, qu’est-ce qui a vous a convaincu de rédiger la préface de ce guide ?

J’avais déjà lu les trois premiers tomes et j’avais beaucoup aimé. Tout : les dessins, l’esprit, l’humour, le fait d’inventer un format. J’aimais beaucoup le travail de Blan, et comme il s’agit d’un livre sur le sexisme, je me sentais d’autant plus concernée.

Comment vous a-t-elle présenté les choses lorsqu’elle vous a demandé de signer sa préface ?

On s’était déjà vu une fois. Elle savait que j’avais lu ses B.D. Elle m’envoyait les maquettes au fur et à mesure pour que j’ai une idée de son guide, et j’aimais bien l’alliage entre le ton léger, humoristique, tendre, et en même temps le côté offensif, cultivé, renseigné. Ce guide passe beaucoup d’informations en peu de pages.

Pour vous l’humour est la meilleure des armes ?

C’est une super arme, oui. Ce n’est pas la mienne, mais je trouve que ça réchauffe énormément. C’est très libérateur de pouvoir rigoler des situations d’oppression ou d’injustice. C’est très important de pouvoir rire de celui qui vous tape dessus. C’est déjà un premier pas pour remettre en question ce pouvoir, le démonter, ne pas croire que c’est inéluctable, reprendre soi-même de la force. C’est plus facile quand on est deux que tout seul.

Ce guide, pour vous, est davantage destiné aux personnes qui combattent le sexisme, ou à celles qui ne se rendent pas compte, comme l’expliquait Galou, du sexisme ambiant ?

Il peut intéresser toute personne de bonne volonté. Je pense qu’aujourd’hui, chez certains garçons, il y a une vraie prise de conscience de ce qu’est le sexisme. Là-dessus, Internet a énormément joué, notamment sur le harcèlement de rue avec Paye ta Schnek, ou encore la Belge qui s’est filmée dans la rue : des espaces de paroles qui s’ouvrent grâce à Internet. Beaucoup de filles violées parlent aujourd’hui, et je pense qu’il y a beaucoup de garçons qui sont surpris que ça concerne autant de filles, et autant de situations. Il y a toute une beauferie, des truc fachos et cradingues sur Internet, mais il y a aussi tout un espace de parole qui s’organise, qui n’existait pas avant, et qui est très important.

Avec ce bouquin, les garçons vont peut-être comprendre que quand une femme parle de sexisme, ce n’est pas seulement d’un beau gosse dans la rue qui leur fait un compliment. Ce bouquin parle autant aux filles qu’aux garçons, et aussi aux jeunes. J’ai 44 ans aujourd’hui, donc je ne me rends peut-être plus compte, mais je crois que la parole sur le sexisme à 16 ans ne circule plus trop.

Vous êtes optimiste pour l’avenir du féminisme ?

Je trouve que ce qu’il se passe en ce moment est très intéressant. Il y a vachement de merde, mais aussi plein de bonnes initiatives. Cela mis à part, je ne suis pas très optimiste pour l’avenir, ça me paraît dur. On est face à une régression super forte ; récente, mais très forte. Jusque dans les années 1990, c’est comme si on avait connu une ascension des mouvements féministes, avec des modes de militantes et d’opérations différentes, et aujourd’hui, on est face à un clash puissant.

Justement, sur les modes d’opérations féministes, que pensez-vous des actions des Femen ?

Je suis moins critique que beaucoup de gens parce que quand je les vois en Espagne, rappelant que l’avortement est sacré, je trouve que le mode visuel et le discours sont bons et justes. Pareil quand elles s’en sont pris à la manifestation contre le mariage pour tous, les images étaient très fortes. Après, évidemment, je ne suis pas d’accord avec elles sur la prostitution, sur le fait d’attaquer des filles du X au salon de l’érotisme, ou encore sur l’Islam : elles n’ont peut-être pas conscience d’à qu’elle point c’est compliqué en France. Mais je trouve que le mode d’action intéressant. La p’tite Blan n’a rien à voir avec les Femen, mais on a besoin de toutes les formes de féminisme.

 

 

Photos :

1 / Blandine Lacour, © Fabienne Roumet pour La Barbe

2 / Gaël Klein, © Editions Blandine Lacour

3 / Virginie Despentes le 3 mars 2012 au cinéma Omnia République à Rouen pour l’avant-première de Bye bye Blondie, adaptation de son roman du même nom. Par Frédéric Bisson sur Flickr

 

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plamoin 25 octobre 2013 - 14:48

Et si NouvelleNews se tenait au courant : Gallimard a osé publier « Plonger qui fait presque l’éloge du macho et de la femme au foyer, les journalistes bien sur acclament … et encore une fois NouvellesNews se tait…

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