Harcèlement : libérer la parole ne suffit pas

Enfin ! Les « grands » médias submergés pas les réseaux sociaux dénoncent les violences sexistes. Mais c’est souvent de l’information-spectacle. Que faire dans les entreprises, dans la rue, à l’école … ?

Les faits se sont déroulés dans un grand groupe de consulting il y a une dizaine d’années. Un gros client fait un chantage sexuel à la consultante responsable de son dossier. Cette consultante en parle à son manager qui veut étouffer l’affaire et lui demande de se débrouiller comme elle peut car il y a de gros enjeux financiers. La directrice des ressources humaines est informée et décide d’agir. Elle confie ce client à un autre consultant (plutôt moustachu). Elle confie à la consultante harcelée une nouvelle mission très valorisante. « Je ne voulais pas qu’elle subisse une double peine » explique la DRH qui sanctionne fortement le manager, tout en faisant connaître cette sanction en interne.

Cette histoire a été racontée à la journaliste qui écrit ces lignes à l’occasion d’une interview réalisée pour un grand magazine économique au moment de l’affaire DSK. Mais lors de la publication de l’enquête par ce grand magazine, ce récit a sauté. Les rédacteurs en chefs ayant préféré le remplacer par des exemples croustillants de harcèlement.

Ce lundi matin, un article de Libération repris dans la revue de presse de France Inter détaille le harcèlement subi par une cadre de BNP Paribas puis étouffé par la direction. La victime ayant dû changer d’établissement tandis que son harceleur n’avait pas été inquiété. Ça se passe comme cela dans la grande majorité des cas. Ces déviances sont présentées comme une fatalité. Les journaux n’enquêtent pas encore sur les solutions. On reste dans l’information spectacle.

Sur le harcèlement et les violences sexuelles, la parole se libère et il faut s’en réjouir. Cette fois-ci, les femmes ont réussi à parler fort, sur les réseaux sociaux et à mobiliser, dimanche 29 octobre, dans les rues des grandes villes de France. Tous les médias étaient sur place. Les témoignages plein de détails glauques qu’ils rapportent sont sans doute fort utiles pour une prise de conscience de l’ampleur du phénomène. Mais ce n’est pas le seul message que cherchent à faire passer les associations qui luttent contre le harcèlement et les violences depuis des années.

Les responsables de  l’AVFT , Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail, très sollicitées par les journalistes depuis l’affaire Weinstein, expliquent sur leur site le gouffre qu’il y a parfois entre ce qu’elles disent et ce qu’en retient la presse : « Elles parlent, et après ? Leur parole, leur courage, les risques très importants qu’elles prennent vont-ils suffire à changer concrètement les choses ? A transformer l’institution judiciaire en profondeur face au traitement de leurs plaintes, à réarmer médecine et inspection du travail ? A contraindre les employeurs, privés comme publics, à respecter leurs obligations à leur égard ? Ces femmes ont besoin de sécurité plus que de modèles. De sécurité matérielle, professionnelle, psychologique et institutionnelle. » Les femmes ne dénoncent pas leurs agresseurs parce que la parole se libère dans les médias, elles le font lorsqu’elles se sentent suffisamment en sécurité pour ne pas perdre leur emploi ou ne pas se trouver démunies si elles le perdent. Ça n’a rien de romantique. Laisser croire que parler suffit à résoudre le problème est contre-productif.

C’est la raison pour laquelle la Fondation des femmes, entre autres, en appelle à un Grenelle contre les violences. Un vrai plan d’action avec de gros moyens pour mettre vraiment en sécurité les femmes qui ne veulent plus subir. Des moyens pour la police, la justice, le corps médical mais aussi pour l’enseignement. Il ne s’agit pas de libérer la parole mais de porter et diffuser la parole de l’égalité. Cela aurait dû être le cas si les ABCD de l’égalité n’avaient pas été sacrifiés.

Faute de Grenelle contre les violences, les Associations portent les messages avec leurs petits moyens. Quand Clara Gomez et Eliott Lepers lancent un « 06 » à donner aux relous qui harcèlent, ils sont très vite limités par les moyens et lancent une cagnotte.

Et puis il y a ces messages, lus pendant la manifestation et sur les réseaux sociaux comme celui-ci :

« Que dire à une femme victime ?
1. Tu n’y es pour rien
2. Je te crois
3. C’est Lui le coupable
4. Il n’a pas le droit, c’est la loi »

Manquent encore les moyens de faire respecter la loi. Libérer la parole c’est bien, mais pour faire de l’information spectacle ou de l’information utile ?

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3 thoughts on “Harcèlement : libérer la parole ne suffit pas”

  1. Bonjour,
    Merci pour cet article.

    Y’a t il une pétition ou nous pourrions soutenir la demande de Grenelle de la fondation des femmes?

  2. Article très juste.
    Quand une femme est victime de tels comportements, la question qu’elle se pose est bien: “Si je parle, et après?” 1) Est-ce que cela sera plus facile pour moi d’évacuer psychologiquement et de repartir? 2) Est-ce que l’exemple sera utile pour la société? 3) Est-ce que je risque de perdre mon emploi?
    Ce sont les éléments qui doivent guider son choix personnel.
    Un élément très important pour tenir pendant la crise de la révélation et de se reconstruire après est la solidarité des pairs. Solidarité qui a parfois disparu lorsqu’il existe des primes aux performances individuelles chiffrées.
    La DRH doit agir. Le mieux : Sanctionner les comportements inappropriés et donner un challenge motivant à la victime avec coaching de Haut niveau.

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