Accueil MédiasBruits et chuchotements Ils pensent la guerre, elles pansent les blessures : le monde selon les médias

Ils pensent la guerre, elles pansent les blessures : le monde selon les médias

par Isabelle Germain

Des hommes seulement pour dessiner le « monde d’après » dans le Parisien, un « conseil de guerre » dans Paris Match et des femmes sacrificielles anonymes qui soignent, encaissent, gèrent la maisonnée. Maladresses dans les médias ? Non, faute politique.

La une du Parisien ce dimanche matin a vivement fait réagir les internautes sur les réseaux sociaux. Quatre hommes affichent fièrement leur bobine avec ce titre : « Ils racontent le monde d’après ». Après la crise du coronavirus donc. Quelques jours auparavant, c’était un sujet publié dans Paris Match qui choquait. Un article intitulé « Conseil de guerre » était ouvert par une photo prise à l’Elysée : une tablée de scientifiques – quasi-exclusivement des hommes- entourait le président de la République.

Ailleurs, dans les journaux, les femmes ne sont pas absentes mais elles ne sont que des témoins anonymes le plus souvent confinées dans des rôles sacrificiels. Infirmière dévouée à ses malades, aide-soignante renonçant à sa vie de famille pour rester au chevet des personnes âgées, caissière essayant tant bien que mal de se protéger du virus, enseignantes essayant de ne pas laisser au bord de la route les élèves mal équipés en informatique, mères épuisées… C’est ainsi que se dessine le monde dans l’écume des médias d’information. Les hommes jouent bruyamment à la guerre, ils imposent leur point de vue et décident. Les femmes soignent, nettoient, éduquent, encaissent en silence.

Bien sûr les hommes politiques et les journalistes leur envoient des messages de gratitude à foison. Ce qui, au passage dépolitise la question de la place des femmes dans la société. Elles sont éloignées de la table du pouvoir, elles exercent des métiers dévalorisés mais elles sont priées de sourire et de continuer puisque la France entière les applaudit. Elles deviennent des héroïnes parce quelles exécutent les tâches qu’elles ont été assignées à accomplir. « Soumission enchantée des femmes » disent les féministes reprises par Pierre Bourdieux.

Mais quand vient le temps de penser au lendemain de crise sanitaire, elles sont priées de retourner dans l’ombre. Seuls des hommes sont invités à s’exprimer. Interpellé, le directeur des rédactions Le Parisien / aujourd’hui en France, Stéphane Albouy, a présenté des excuses du bout du tweet. Pour lui « Il s’agit là d’une maladresse ». Non Monsieur, une maladresse, c’est « un défaut d’habileté » nous dit le dictionnaire. Donner systématiquement et exclusivement la parole à des hommes relève d’une politique éditoriale délibérée. Cela fait une trentaine d’années que des études sur la place et l’image des femmes dans les médias existent, les journaux sont régulièrement interpellés parce qu’ils donnent peu de visibilité aux femmes ou les réduisent à des stéréotypes (voir SUR CINQ PERSONNALITÉS MÉDIATISÉES, MOINS D’UNE FEMME ou encore notre rubrique BRUITS ET CHUCHOTEMENTS). Pendant des années, l’Association des Femmes journalistes a tenté de faire changer ces politiques éditoriales. Aujourd’hui, Prenons la une a pris le relais. Les journaux ne peuvent pas plaider un sexisme qui s’exercerait à leur insu. Au Parisien, il y a deux ans, les femmes journalistes ont tenté d’accéder au sommet (voir : ABSENTES AU SOMMET DE LA RÉDACTION, LES FEMMES JOURNALISTES DU PARISIEN SE REBIFFENT) Ce quotidien ne peut pas ignorer le problème de l’invisibilisation des femmes dans et par les médias.

Et pourtant des femmes talentueuses et pleines d’idées généreuses pour « le jour d’après » ne manquent pas. Coline Serreau par exemple, nous a fait l’amitié de nous confier un texte puissant représentatif de son œuvre. Une oeuvre à laquelle les médias n’ont jamais vraiment accordé la place qu’elle méritait.

Ces femmes ne parlent pas de guerre mais de principe de précaution et surfent sur l’écoféminisme. Assignées à prendre soin des autres, éduquer et protéger, elles n’ont pas les mêmes priorités que les hommes. Coline Serreau se révolte contre une économie qui, courant après la croissance, détruit les ressources naturelles et ruine notre système immunitaire. C’est tout un système politique qu’il faut repenser en reprenant nos indicateurs de richesse, en valorisant les tâches dévolues aux femmes (voir : LE JOUR D’APRÈS : LA VALEUR SOCIALE DES MÉTIERS). On ne joue plus à la guerre !

Lire aussi dans Les Nouvelles News 

MESSAGE DE COLINE SERREAU POUR REMETTRE LES IDÉES À L’ENDROIT

LES SOLDATES DU « CARE » EN PREMIÈRE LIGNE FACE AU COVID-19

LE SEXE DE LA RICHESSE QUI COMPTE

« Y’A LA COLÈRE DANS LE CATHÉTER », LA RÉVOLTE EN CHANSON

POUR L’ÉGALITÉ, ONU FEMMES VEUT « TRANSFORMER LES ÉCONOMIES »

LE SEXE DE L’ÉCONOMIE, RETOUR SUR LE COLLOQUE

DOSSIER – BIEN-ÊTRE ET CROISSANCE

COSMÉTIQUE DU PIB PAR LA COMMISSION STIGLITZ-SEN-FITOUSSI

Partager cet article

A VOUS DE JOUER

o Vous appréciez nos articles ?
o Vous voulez partager l’information pour que tout le monde ouvre les yeux sur l’inégalité des sexes ?
o Vous considérez que l’égalité dans les médias est la mère de toutes les batailles pour l’égalité ?
o Vous savez qu’un journal indépendant et de qualité doit employer des journalistes professionnels ?
Si vous avez répondu oui à une de ces quatre questions, faites un don pour financer l’information. Ce don est défiscalisé à 66 %. (Un don de 50 € vous coûte en réalité 17 €)

JE FAIS UN DON

0 commenter

Laisser un commentaire