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Infanticide, nom féminin ?

par Isabelle Germain

Dans les journaux, quand une mère tue son enfant, c’est un « infanticide », pas quand c’est le père. L’infanticide est un phénomène sous-estimé en France.


Page 9 du journal Le Monde daté de dimanche 11, lundi 12 mai, deux affaires tragiques classées « faits divers ». La première : un homme a poignardé et tué sa fille de trois ans après l’avoir séquestrée avec sa mère, son « ex-compagne ». La seconde : « un policier tue sa fille de quatre ans puis se suicide ». Les faits se déroulent au domicile de son ex-compagne. « Le policier n’aurait pas supporté qu’elle souhaite refaire sa vie ». A aucun moment, le mot « infanticide » n’est employé. Pourtant, le meurtre d’un enfant est un « infanticide » quel que soit l’auteur du meurtre (le mot désigne l’acte et la personne qui le commet).
Mais dans les journaux, le crime aura une connotation plus ou moins romanesque selon le sexe de l’auteur. Certains, comme L’Express voient dans les infanticides de la semaine dernière « un drame de la jalousie »… Eternelle ritournelle de ce que Natacha Henry appelle « l’immunité amoureuse ». Pourtant dans ces affaires, il n’est pas question d’amour mais plutôt de déséquilibrés possessifs. En revanche du côté des femmes infanticides, les journaux n’évoquent jamais le « drame de la jalousie ». Des difficultés psychologiques ou le désespoir sont en cause.

Si l’on recherche le mot « infanticide » sur un moteur de recherche, à une écrasante majorité, les auteurs des meurtres cités sont des femmes. TF1.fr a d’ailleurs recensé les principales affaires en France, et ne trouve que des mères. Des mères désespérées, fragiles, incapables de faire face à l’éducation d’un ou plusieurs enfants. Pour l’une d’elles il est précisé qu’elle aurait eu un mari tyrannique qui ne supportait pas les enfants…

A l’occasion de l’infanticide qui avait défrayé la chronique à Berck fin 2013, le docteur Paul Bensussan, psychiatre, expert agréé auprès de la Cour de cassation expliquait dans 20Minutes : «Les infanticides commis par les pères sont souvent des actes ‘’punitifs’’, destinés à faire souffrir la mère. A contrario, l’infanticide commis par la mère est souvent sous-tendu par une pathologie psychiatrique. Dans la majorité des cas, la mère est en dépression profonde. Cela peut aller jusqu’au ‘’suicide altruiste’’. Une mère ‘’aimante’’ tue son enfant pour le soustraire à une souffrance ou à une situation sans issue. Cette dimension psychiatrique peut influer sur la responsabilité pénale et peut aller jusqu’à l’abolir ».

Méconnaissance et inaction

Son analyse est loin de ce que donnent à voir les rubriques « faits divers ». Le phénomène « Infanticide » est mal connu et ne fait pas l’objet de mesures de prévention drastiques en France. Un collectif a souhaité que la lutte contre la maltraitance des enfants reçoive en 2014 le label de « Grande cause nationale », sans succès. Ces professionnels regrettent l’absence de chiffres fiables sur la maltraitance en général. Anne Tursz pédiatre, épidémiologiste, et Directrice de recherche émérite à l’Inserm, affirme que la maltraitance est « fortement sous-estimée ». Une recherche sur les homicides d’enfants de moins de 1 an, menée par l’Inserm auprès de l’ensemble des services sanitaires et des tribunaux de trois régions -Bretagne, Île-de-France, Nord-Pas-de-Calais, sur une période de 5 ans (1996-2000), fait état de 17 infanticides par an. Ce qui, extrapolé à la France entière, donnerait 255 cas. Un chiffre qui ne concerne donc que les enfants de moins de 1 an et ne tient pas compte de certains cas déguisés en mort subite du nouveau-né et jamais détectés. Au total, 500 à 600 enfants chaque année perdraient la vie pour cause de maltraitance, deux chaque jour en France…

L’appel adressé au Premier ministre pour faire de la lutte contre la maltraitance des enfants la Grande Cause Nationale 2014 précise aussi que 10 % des enfants seraient victimes de maltraitance. « Les violences faites aux enfants ne sont pas une simple juxtaposition de faits divers, insoutenables et révoltants pour tous mais souvent bien vite oubliés. Ils constituent en réalité un véritable phénomène de société et un problème grave de santé publique », affirment les organisateurs d’un colloque sur les violences faites aux enfants. Contrairement à ce que laissent penser les rubriques « faits divers » des médias, l’infanticide n’est pas seulement une addition de faits concernant des mères en souffrance ; c’est aussi une question de violences au sein des foyers. Une question complexe à laquelle les professionnels de la santé et de l’éducation qui pourraient participer à la prévention ne sont pas encore suffisamment formés. La maltraitance des enfants sera-t-elle grande cause nationale en 2015 ?

 

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1 commenter

09 Aziza 12 mai 2014 - 15:55

Arrêtez de dire que les professionnels de santé et d’éducation sont mal formés à la prévention de la violence familiale! Beaucoup d’entre eux ont au contraire, d’excellentes idées de programmes de prévention, et un nombre considérable de travailleurs sociaux effectuent un travail de suivi familial dans des contextes de violence souvent difficiles. MAIS , ils et elles se heurtent aux juges qui sont souverains dans les décisions concernant les mineurs, aux chefs de service qui estiment souvent que des idées innovantes sur le traitement de la violence ne sont pas « la priorité actuellement » Par ailleurs, les formations initiales d’infirmier(e), de travailleur social, de Conseiller d’éducation, devraient se dérouler à l’université, afin que les étudiants acquièrent un meilleur sens d’analyse critique, et un approfondissement
des rudiments de psychologie et de sociologie qu’ils apprennent.

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