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Inversions de culpabilité pour le 8 mars

par La rédaction

A l’occasion de la journée internationale des Droits des femmes, un violeur s’affiche à la Une de Libération et un message de prévention du « sexting » tombe à côté de son objectif.

Le 8 mars 2021, journée internationale des Droits des femmes, le quotidien Libération n’a rien trouvé de mieux que de publier, à sa Une, la lettre d’un violeur : « Je t’ai violée, Alma’, la lettre d’un agresseur à sa victime ». Un plaidoyer qui aligne les classiques arguments des violeurs et de leurs avocats. Le texte fait défiler plusieurs thématiques allant de la socialisation des garçons (les poussant à être dominateurs) à l’amour, en passant par le fait que le violeur ait, lui-même été victime. Et bien sûr, il pleure sur son sort à lui. Sa défense est ainsi prête pour un éventuel procès. Le texte est écrit par un homme ayant violé une étudiante de SciencesPo Bordeaux dont le témoignage avait alimenté #SciencesPorcs. (lire : SCIENCESPO DANS LA TOURMENTE)

La démarche aurait été intéressante si le texte avait été décrypté, contextualisé, analysé, critiqué. Si le journal avait retourné les arguments un par un, avec l’aide de personnes expérimentées dans la lutte contre le viol. Mais ce n’est pas du tout ce qui s’est passé. Pour « contextualiser » le journal affirme que « l’auteur décrit avec précision les déterminants personnels, culturels et sociaux qui ont participé à la commission de son acte.» … Déterminants qui font de lui une victime donc.  « Sa réflexion vise à nous interpeller, à nous sortir de la zone de confort consistant à considérer que le violeur, le monstre, c’est l’autre » dit le quotidien. Quelle zone de confort ? et qui est ce « nous » dont il parle ? Certainement pas les associations luttant contre le viol. Elles n’ont pas attendu Libération qui a le culot d’affirmer que ce texte serait « une condition nécessaire, mais pas suffisante, pour entrer de façon plus éclairée sur le terrain de la prévention du viol. » Condition pas suffisante en effet… et pas nécessaire non plus. Un texte de ces associations aurait été bien plus clair et aurait peut-être qualifié les « déterminants » d’excuses bidons ou de dérobades.

Rationalisation pathologique du viol

Les journaux français ont encore du mal à mettre à distance le point de vue du violeur. Au moment de l’ « affaire DSK » il y a dix ans, des éditorialistes, à l’étranger parlaient de « rationalisation pathologique de l’agression sexuelle » par les journaux français (lire :  Sexe et pouvoir : l’exception médiatique française). En 2018, sur une affaire de féminicide, c’était aussi le point de vue des défenseurs de l’accusé qui dominait (lire : Meurtre d’Alexia Daval, les mots tuent aussi)

Beaucoup de journaux qui ont publié des articles sur cette Une de Libération ont laissé aux seules féministes le soin d’être choquées, indignées ou en colère, comme ce titre de FranceInter : « Journée des droits des femmes : la « Une » de Libération provoque la colère de militantes féministes. » Le point de vue d’un violeur peut être repris sans distance mais le point de vue féministe est présenté comme marginal.

Sur son compte Instagram, l’écrivaine Lola Lafon dénonce Libé : «Quelle sale idée. Celle de publier la lettre d’un violeur en une. Aujourd’hui. Quelle consternante idée de remettre la balle au centre entre une victime et son agresseur : un partout.
Une pleine page c’est le pouvoir. Le langage c’est le pouvoir et ça, il maîtrise, le violeur. Il a lu des livres féministes. Il a fait des études. Il sait dire. (…) Quelle banalité, cette lettre. On est des milliers à l’avoir reçue, cette lettre. Des milliers à avoir dû, après avoir été violées, endosser le rôle de celle qui écoute, qui est sommée de « comprendre » pourquoi le viol a eu lieu. Celle qui doit se partager en deux après avoir été écrasée….»

Des nudes et des hommes

Autre message contre-productif autour du 8 mars : dans le cadre d’une campagne de prévention contre le « sexting », le samedi 6 mars, la Police nationale avait posté un message sur twitter : « [#sexting] Envoyer un nude, c’est accepter de prendre le risque de voir cette photo partagée. » Le sexting signifie l’envoi d’une photo de soi ou d’une partie de son corps dénudé à son ou sa petit.e ami.e. Sous le message, un dessin d’une jeune fille et d’un jeune homme regardant leur smartphone. Et ces mots : « Il a bien reçu ton nude. Tes amis, tes parents, tes camarades de classe, tes cousins, tes professeurs, tes voisins, ton boulanger, ton ex-petit ami, ton facteur, tes grands-parents, ta nièce aussi. » Un message maladroit. S’il est indispendable de prévenir les filles des risques de voir leurs photos être diffusées par des pervers, encore faut-il utiliser les bons qualificatifs.  Ne pas postuler que la culpabilité est du côté des jeunes filles. C’est aux délinquants qui utilisent ces photos qu’il faut envoyer des messages culpabilisants.

La Police nationale a reçu une avalanche de messages sur twitter pour remettre les choses à l’endroit. Comme l’a rappelé la députée Européenne Aurore Lalucq, « Envoyer un nude n’est pas un délit. Publier une image sans l’accord de la personne l’est. »

 Assaillie de messages allant dans le même sens, la Police nationale a rapidement supprimé son tweet et évoqué une « maladresse »… « Nous ne portons jamais l’idée que les victimes pourraient être responsables de la situation qu’elles subissent » a-t-elle voulu préciser.

Porter haut et fort l’idée contraire serait de bon augure a fait remarquer Aurore Lalucq dans un nouveau tweet : « Mobilisation efficace : le tweet a été supprimé. Mais une campagne expliquant comment et pourquoi le « revenge porn » est puni par la loi serait vraiment très utile. @PoliceNationale »

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Poujol Éducateur Sportif 9 mars 2021 - 16:47

C’est indécent.

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