Iran : l’annonce de l’abolition de la police des mœurs en question

par Isabelle Germain

L’annonce a fait grand bruit dans la presse du monde entier. « Manipulation », « diversion », « fake news » ont illico alerté nombre d’expert.es… Même s’il n’est pas interdit de voir un acquis « même minime ».

Dimanche 4 décembre, l’agence de presse iranienne Isna a rapporté une annonce du procureur général iranien, Mohammad Jafar Montazeri, affirmant que la police des mœurs était abolie. Cette police est à l’origine de l’arrestation pour « tenue indécente » de Mahsa Amini, morte après mauvais traitements le 16 septembre dernier pour avoir enfreint le code vestimentaire de la République islamique imposant notamment aux femmes de porter le voile en public. Un événement qui a attisé une vaste révolution.

Lire : IRAN : MANIFESTATIONS CONTRE LA POLICE DES MŒURS APRÈS LA MORT DE MAHSA AMINI

Mais l’annonce de l’agence de presse iranienne a vite été tempérée. Le procureur général l’a dit lui-même : « La police des mœurs n’a rien à voir avec le pouvoir judiciaire, et elle a été abolie par ceux qui l’ont créée. » ajoutant « Bien évidemment, le pouvoir judiciaire continue à surveiller les comportements. » Il répondait à une question sur « l’inactivité de la police des mœurs ». Ces propos ont été tenus alors que le courageux soulèvement de la population en Iran dure depuis près de 80 jours. Plus de 300 personnes ont été tuées dans le mouvement de contestation, selon les Gardiens de la Révolution. Trois jours d’intenses protestations contre le régime sont prévus avec une journée nationale des étudiants le 7 décembre.

Devant l’enthousiasme suscité par l’annonce de l’agence de presse, beaucoup ont tempéré les propos du procureur. L’historien Jonathan Piron a prévenu sur Twitter : « Le régime ne se sent pas menacé. Le port du voile reste obligatoire. Le régime cherche aussi à démobiliser les manifestants à la veille d’appel à la grève. »

Sur France Info, la sociologue et politiste iranienne Mahnaz Shirali, autrice de Fenêtre sur l’Iran, le cri d’un peuple bâillonné (éd. Les Pérégrines), insiste sur le côté non officiel de l’annonce. Et rappelle que, quand bien même cette police des mœurs serait supprimée, « la violence envers les femmes en Iran est institutionnalisée, donc elle ne cesserait pas. Les lois ne soutiennent pas les femmes, n’importe quel membre des bassidji [milices placées sous l’autorité des Gardiens de la Révolution] pourrait kidnapper, frapper, violer une femme sans être retrouvé. »

Sur Twitter, la sociologue et écrivaine Chalah Chafiq, qui a dû fuir l’Iran en 1979, voit tout de même un acquis « minime » mais un acquis pour celles et ceux qui se révoltent.  Elle note que le pouvoir n’a fait qu’annoncer « la suppression de la police des mœurs qui avait déjà déserté les rues depuis des semaines. Le peuple est parvenu à la balayer. C’est le premier acquis du soulèvement populaire qui cible tout le système répressif dont un des leviers est cette police des mœurs. »

Elle n’est pas dupe et rappelle que depuis 1979 des assouplissements ont été promis mais « la répression n’a jamais cessé. » Cependant écrit-elle, « c’est la première fois qu’une autorité annonce officiellement la suppression de la police des moeurs. Ce recul résulte de l’ampleur des contestations et de leur nature révolutionnaire. » Et « ce type de recul – aussi minime puisse-t-il paraître – est un acquis. » Elle rappelle aussi que « contrairement à ce qu’on lit dans la presse française, la police des mœurs ne remonte pas à 2005. Elle existe depuis l’instauration du port du voile obligatoire (début des années 1980). Seulement elle a pu porter d’autres noms et être structurée différemment. »

L’acquis minime est en tout cas que le pouvoir commence à comprendre que la seule répression ne viendra pas à bout de la révolution en Iran.

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