Accueil International D’Istanbul à Ankara, le « néolibéralisme du bulldozer »

D’Istanbul à Ankara, le « néolibéralisme du bulldozer »

par De profundis
Istanbul

Manifestation à Istanbul, quartier de Gumussuyu, 1er juin 2013. © Alan Hilditch sur Flickr

Parmi les causes de la contestation contre le pouvoir turc, il y a la transformation des villes à marche forcée, qui détruit la mixité sociale. Istanbul se transforme en un « centre commercial géant ».


 

Tout a commencé avec le geste de militants qui ont défié les bulldozers pour bloquer un projet immobilier dans le parc Gezi d’Istanbul. Cet acte de défi – et la réponse violente de la police – a poussé des milliers de Turcs dans les rues. Les manifestants dénoncent l’autoritarisme croissant du gouvernement, son manque de considération pour la société civile, les violences policières… mais aussi les multiples projets de développement urbain qui sont en train de changer profondément le visage du pays.

Pour beaucoup, le projet d’abattre les arbres du parc Gezi est juste le dernier d’une longue liste de projets d’urbanisme qui tous ignorent l’héritage historique et culturel d’Istanbul. Ils ignorent aussi le facteur humain. « Les habitants les plus pauvres sont rejetés du centre et évacués à la périphérie », explique Kevin Robins, chercheur en urbanisme à Istanbul. « Et à l’inverse, on consacre de plus en plus d’espaces en centre-ville à la nouvelle classe moyenne jeune et aisée. »

Projets pharaoniques

« La mixité sociale qui existait à Istanbul est en train de disparaître de façon spectaculaire », assure-t-il à IPS, décrivant un phénomène de « polarisation ». Et d’ajouter : « Le sentiment général est qu’un mode de vie est attaqué. »

Selon un rapport publié l’an dernier par The Guardian, 50 quartiers d’Istanbul sont concernés par des projets de « redéveloppement ». La semaine dernière, le premier ministre Recep Tayyip Erdogan a dévoilé le projet controversé de construction d’un troisième pont sur le Bosphore, pour relier les rives européenne et asiatique d’Istanbul. Le coût de ce pont suspendu de plus d’un kilomètre de long est estimé à 6 milliards de dollars. Selon les opposants à ce projet, il entraînera la destruction de l’un des derniers poumons verts de la ville. Ils dénoncent également l’absence de consultation.

Erdogan soutient par ailleurs le creusement d’un canal de navigation pour soulager le trafic maritime dans le Bosphore, qu’il présente comme « un projet comparable au canal de Suez ou celui de Panama ». Et au mois de mai, le gouvernement a signé le contrat pour un troisième aéroport à Istanbul. D’une capacité de 150 millions de passagers, il deviendrait le plus grand du monde.

« Privatisation de l’espace public »

Ces dernières années, les habitants de plusieurs quartiers d’Istanbul – et en particulier ceux qui abritent les plus pauvres et les minorités, comme Tarlabaşı ou Sulukule – ont également été expulsés pour céder la place aux promoteurs et à des projets immobiliers de luxe. Les gecekondu – ces favelas à la turque, bidonvilles non autorisés construits il y a plusieurs décennies par des migrants venus de l’Anatolie, plus à l’est, pour travailler à Istanbul – sont particulièrement menacés.

Selon la politologue Mine Eder, la Turquie se distingue de celui des autres pays en développement par le rythme rapide auquel le gouvernement mène ces projets d’embourgeoisement, de gentrification des centre-villes. D’ici 10 ans – 2023 marquera le centième anniversaire de la fondation de la Turquie moderne – le pays espère se hisser parmi les dix principales économies du monde.

« Nous assistons à une démolition délibérée pour créer plus de valeur et, en fait, pour créer des zones réservées aux riches. Il y a une entière réappropriation, redéfinition et privatisation de l’espace public », explique Mine Eder, enseignante à l’Université Boğaziçi d’Istanbul. L’ambition d’Erdogan « s’appuie sur une espèce d’obsession du tourisme, ce qui transforme Istanbul en un centre commercial géant », ajoute-t-elle, évoquant un « néolibéralisme du bulldozer ».

« On n’y échappe nulle part »

Cette obsession du développement urbain ne se limite pas à Istanbul. Sur la route qui mène de l’aéroport à la capitale turque, Ankara, l’horizon est constellé de grues ; de grands immeubles s’élèvent sur les collines et d’immenses panneaux de l’autorité gouvernementale du logement, TOKI, font de l’œil aux propriétaires potentiels.

« On n’y échappe nulle part. Les villes d’Anatolie connaissent aujourd’hui des transformations considérables, qui les rendent méconnaissables. Istanbul est clairement un cas extrême, mais Ankara se transforme aussi énormément pour accueillir les nouvelles classes moyennes », souligne Kevin Robins.

Selon Mine Eder, les manifestations du parc Gezi sont un défi historique au pouvoir du gouvernement dirigé par l’AKP. Elles marquent le mouvement d’opposition le plus fort et le plus uni de ces dernières années face à ces projets économiques et urbains insoutenables. « Jusqu’à maintenant, absolument personne n’avait osé s’asseoir devant le bulldozer et dire : ‘N’allez pas plus loin’. Mais maintenant, ils l’ont fait. »

© 2013 IPS-Inter Press Service

 

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