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Joana Vasconcelos fait tampon à Versailles

par Isabelle Germain
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La Fiancée, l’œuvre de Joana Vasoncelos que vous ne verrez pas à Versailles

Censure? « La Fiancée », l’œuvre tout en tampons hygiéniques à l’origine du succès de Joana Vasoncelos n’est pas entrée dans le château de Versailles. Mais la déambulation de cette artiste plasticienne vaut le détour.


 

En 2012, sous l’œil du Roi-Soleil, le politiquement correct est toujours de mise. Le 19 juin, jour de l’inauguration de l’exposition de ses œuvres à Versailles, l’artiste portugaise Joana Vasoncelos ne souhaite visiblement pas susciter la polémique. Alors que son œuvre A Noiva (La Fiancée) a été refusée, elle déclare qu’« il faut qu’[elle] respecte le lieu qui l’accueille » et ajoute que « l’exposition est plus importante que l’œuvre ».

Pourtant, dans une interview donnée peu avant au journal portugais Diário de Notícias elle parlait de « censure »… Consolation : La Fiancée ne fait pas partie des œuvres dont l’absence passe inaperçue. En 2005, c’est ce lustre façon XVIIIème et composé entièrement de tampons hygiéniques (2500) qui l’avait propulsée sur la scène artistique internationale. Présenté à la Biennale de Venise, il avait fait sensation.

Un lieu de pouvoir

« Il y a en même temps de l’humour et un message très féministe », s’enthousiasme Aurélie Filipetti, la nouvelle ministre de la Culture lors du vernissage. « C’est une réflexion sur la place des femmes dans un lieu du pouvoir absolu. »

Absolu au point d’interdire l’entrée à la fameuse Fiancée… sans que les raisons de ce refus ne soit parfaitement convaincantes. Joana Vasconcelos a été invitée par Jean-Jacques Agaillon, ex-président du Château dans le cadre d’une série d’expositions d’art contemporain spécialement conçues pour le lieu. Comme d’autres avant elle. Les œuvres de Takashi Murakami ou de Jeff Koons avaient elles aussi déchaîné une partie de la critique. Et ces artistes contemporains avaient vu leurs œuvres soigneusement sélectionnées. « D’autres pièces de Murakami ou de Jeff Koons [artistes respectivement invités en 2008 et 2010, ndlr] jugées offensives ou déplacées ont été écartées », assure Catherine Pégard, présidente du lieu.

Certains scandales sont acceptés, d’autres pas

La plasticienne semble pourtant avoir eu plus de mal à imposer sa vision que ses prédécesseurs. Jeff Koons, par exemple, s’est attiré les foudres du prince de Bourbon-Parme [1], pour son Bouquet de fleurs (Large Vase of Flowers), une métaphore de « 140 culs » qui a tout de même été installée à la tête du lit de Marie-Antoinette. Vasconcelos, pour une œuvre à cette même place a dû batailler : « Là non plus, ça n’allait pas. La direction du château n’était pas d’accord. Il a fallu que je finisse par dire que si La Perruque ne pouvait se trouver à cet endroit, il n’y aurait pas d’exposition. » Une autre installation de Koons en comparaison, celle des New Hoover avait passé les mailles du filet. La lecture en était pourtant explicitement, et uniquement, sexuelle. L’artiste écrivait en 1980 qu’il y montrait la sexualité à la fois mâle et femelle: « Il y a des orifices et des parties phalliques. »

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La Perruque, Joana Vasconcelos

 

Alors quel est le problème ? Joana Vasoncelos joue explicitement avec les normes de la féminité pour mieux les remettre en cause. La paire de Marylin au bout de la galerie des Glaces, des escarpins géants faits entièrement de casseroles, l’illustre.

Les aspirateurs placés en face d’un portrait de Marie-Antoinette entourée de ses enfants [2] avaient de quoi heurter les sensibilités. Mais il semblerait que certains discours sur la féminité fassent moins peur que d’autres. Tout est accepté tant que l’on reste dans les stéréotypes habituels, quitte à faire des raccourcis douteux entre maternité, féminité et aspiration… Les détournements plus subversifs de Vasconcelos, moins convenus, ne passent pas à Versailles.

Une œuvre en trompe-l’œil

Avec ses dix-sept œuvres, dont neuf créées spécialement pour l’occasion, l’artiste portugaise a bel et bien investi les lieux avec brio. La féminité et ses « petites choses » comme disait Louise Bourgeois, en l’occurrence les pièces de tissus et le crochet artisanal des Açores utilisés par Joana Vasconcelos sont exposées en grande pompe dans ce lieu de pouvoir historique.

Dommage qu’elle n’ait pas pu aller au bout de son projet : « J’avais un rêve, obtenir que deux lustres de la galerie des Glaces soient détachés et suspendre à leur place La Fiancée à une extrémité, Carmen à l’autre, la blanche et la noire, la pure et la pute. » L’œuvre se serait très bien fondue dans le décor. Une fois le jeu de la référence dépassé, le visiteur se serait laissé surprendre par le matériau utilisé. Les tampons n’auraient été visibles qu’en s’approchant, tout comme les couteaux et fourchettes en plastique des Cœurs indépendants. La Fiancée aurait ainsi complété la série des trompe-l’œil de Vasoncelos comme la Golden Valkyrie qui a trouvé sa place dans la galerie des Batailles… Peut-être que le public, surpris, aurait été choqué mais si on ne laisse pas les artistes faire bouger les frontières du féminin, qui le fera ?

 


[1] Descendant de Louis XIV par l’une des branches de la maison Bourbon

[2] Marie-Antoinette et ses enfants, Elisabeth Vigée-Lebrun, 1787, Musée National des châteaux de Versailles et de Trianon, Versailles.

 

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