Accueil CultureCinéma A Serious Man, prodigieuse « dark comedy » des frères Coen

A Serious Man, prodigieuse « dark comedy » des frères Coen

par Isabelle Germain

Serious man 1Depuis 25 ans maintenant, les frères Coen nous livrent régulièrement des œuvres dont la qualité ne faiblit jamais et qui surprennent toujours par leur double singularité. Qualifié de comédie dramatique en France, c’est pourtant l’anglais « dark comedy » qui définit bien mieux l’esprit de ce Serious Man tout comme l’ensemble de leur filmographie.


 

Car c’est plus la noirceur que le rire qui habite les histoires des Coen. Leur héros, un professeur de physique quantique juif ashkénaze, habite une banlieue pavillonnante de la Minneapolis d’avant le « summer of love » et la « purple rain ». Larry Gopnik va expérimenter dans sa propre vie le Principe d’Incertitude qu’il enseigne à ses étudiants, jusqu’à devenir lui-même le fameux chat de Schrödinger : ni mort, ni vivant. Car Larry a toujours fait de son mieux pour être un « homme sérieux », honnête, travailleur, bon père, bon mari, ami fidèle, membre pieux et actif de la communauté. Un bon gars, dans le sens conjugal et social du terme, en somme. serious man 2Alors perdre en même temps sa femme qui le quitte pour un ami « qui le respecte profondément », ses enfants (deux ados névrosés), son autorité, sa maison, et sa réputation professionnelle, a tendance à le perturber un peu, beaucoup, à la folie. Et comme il arrive souvent dans ces circonstances, la vie perd totalement de son sens. Là où d’autres vont se tourner vers Freud, Krishnamurti, Jack Daniel’s ou Ron Hubbard, Larry choisit de demander des comptes à Hashem (le Nom, ou Dieu si vous préférez). En tout cas à ses représentants dans l’en-deça, trois rabbins plus ou moins disponibles.

Au contraire du reste de l’œuvre des Coen, ici la judéité n’est pas seulement un arrière-plan culturel justifiant un humour non-sensuel et métaphysique, elle imprègne les deux heures de cette tragi-comédie. Le film s’ouvre sur un faux conte folklo qui, on croirait un moment, pose les bases du premier film d’épouvante yiddish de toute l’Histoire du Cinéma. Mais non. Il continue en paraboles et historiettes réalistes faisant globalement référence à la mésaventure biblique de Job ou plus subtilement à la Shoah (voir « la dent du goy »). Les auteurs n’ont pas caché leur intention de faire un portrait précis de la communauté juive du quartier où ils ont grandi. Et cette famille dont on pourrait dire, si elle était arabe, ou kabyle, musulmane et française, qu’elle est déchirée entre tradition et modernité, cette famille est sans doute modélisée sur la leur ou une synthèse de toutes celles qu’ils ont connues dans les années 60. Et tout comme le cinéma de Woody Allen interroge drôlement la condition humaine et ce que nous laissent nos traditions pour l’appréhender sereinement, les Coen posent aussi la question de l’identité goy-américaine au regard de l’identité juive ou inversement. serious man 3
Identité juive sur laquelle Ben Gourion avait dit : « être juif c’est se demander tous les jours ce qu’est être juif ». Leurs protagonistes ne sont ni plus ni moins que des immigrants de seconde ou troisième génération vivant en communauté et ayant apporté avec eux des traditions 10 fois plus anciennes que les us et coutumes de leur pays d’accueil, le Minnesota dans les Etats-Unis d’Amérique. Et les Coen, qui se revendiquent athées, ont la finesse et l’intelligence de replacer tous ces éléments dans leur contexte historique. C’est à dire juste un peu avant que les certitudes, non pas seulement celles de Larry Gopnick, mais celles de cette partie du monde, soient balayées et qu’il devienne dès lors plus important d’être jeune, hédoniste, et d’avoir les cheveux longs plutôt que de se croire simplement juif, wasp, blanc ou noir. Cela, et les paroles de Jefferson Airplane dans la bouche d’un rabbin octogénaire, sont les rares notes d’espoir qui résonnent dans cet énième – et excellent – cri de désespoir de ces frères Lumière de l’obscurité humaine, Joel et Ethan Coen. Et un moment, devant tout leur cynisme et leur désillusion, qui ne sont que le reflet de la vraie vie, inévitablement, on se demande à l’aune de ce Serious Man, ce qu’ils auraient eu à nous dire sur l’identité et l’existence s’ils avaient été français, et s’ils avaient été des soeurs.

La bande-annonce :

https://www.youtube.com/watch?v=7iggyFPls4w

Film américain de Joel et Ethan Coen avec Michael Stuhlbarg, Richard Kind, Fred Melamed, Sari Lennick, Adam Arkin, Amy Landecker, (1h44).

 

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1 commenter

Iris 25 février 2010 - 17:11

🙂
Très bon commentaire d’un extraordinaire film, les séquences chez les rabins sont à pleurer de rire.

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