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La théorie du « déficit sexuel » masculin pour justifier la prostitution

par La rédaction

SupplyDesireLa prostitution, une nécessité pour combler l’irrépressible libido masculine. Une sociologue crée la controverse au Royaume-Uni en développant cette théorie – sans grande rigueur scientifique.


 

Les hommes ont « deux fois plus de désir sexuel que les femmes ». C’est ce « déficit sexuel » des hommes qui explique le recours à la prostitution, ainsi que le harcèlement de rue. La prostitution est donc une nécessité. Sans compter que cela rapporte plus de 4 milliards de Livres par an. Voilà résumée la note de 44 pages intitulée « Offre et désir : la sexualité et l’industrie du sexe au XXIème siècle », de la sociologue Catherine Hakim, publiée le 6 août par un très libéral think-tank britannique, l’Institute of Economic Affairs.

Outre qu’elle permet d’écarter d’un revers de main le « mythe de l’ordre patriarcal invoqué par certaines féministes », cette loi immuable de l’offre et de la demande sexuelle justifie pleinement, selon Catherine Hakim, le recours à la prostitution. Satisfaire ainsi les irrépressibles désirs sexuels masculins, cela permet aussi de faire baisser les violences contre les femmes, argue-t-elle. Ce qui conduit la sociologue à plaider pour « décriminaliser complètement » la prostitution. Ce document a été largement commenté – et critiqué – dans la presse britannique. Et pour cause.

Déficit de rigueur

Catherine Hakim s’appuie sur une série d’études, menées dans différents pays, pour étayer cette affirmation selon laquelle les hommes ont « deux fois plus de désir sexuel que les femmes ». Mais sa rigueur scientifique laisse à désirer. Elle évoque par exemple l’enquête « sexualité » dirigée en France par Nathalie Bajos (Inserm) et Michel Bozon (Ined). Celle-ci relève en effet que « les hommes de 18 à 24 ans sont deux fois plus nombreux que les femmes à considérer que l’on peut avoir des rapports sexuels avec quelqu’un sans l’aimer (57% contre 28%) ». Ou encore que « les femmes et, dans une moindre mesure, les hommes adhèrent majoritairement à l’idée selon laquelle les hommes auraient ‘par nature plus de besoins sexuels que les femmes’ (75% des femmes et 62% des hommes) ».

Mais cette même enquête fait aussitôt remarquer qu’il s’agit là de « représentations de la sexualité », que « ces divergences s’inscrivent dans une vision du monde qui voit dans la biologie la cause essentielle des différences hommes/femmes en matière de sexualité ». Tout le contraire de la théorie des différences naturelles assénée par Christine Hakim.

Pire, cette dernière choisit de n’accorder aucun crédit aux aspects négatifs de la prostitution. Car selon elle, les études qui mettent en avant la traite, la contrainte, les violences, ne prennent en compte que la prostitution de rue, qui serait minoritaire. Problème : de son côté, elle ignore totalement cet aspect de la prostitution. Elle affirme ainsi que les travailleuses du sexe ont une meilleure estime de soi, et utilise pour cela une étude menée auprès d’escorts, une autre d’actrices porno. Ce sera tout.

Elle assure aussi que la légalisation de la prostitution coïncide avec des taux de viols plus faibles. Osant affirmer que « des pays comme le Japon, l’Indonésie, les Philippines et la Thaïlande, où l’industrie du sexe est florissante (même si elle est techniquement illégale) ont des taux de viol et d’agression sexuelle exceptionnellement bas ». Sans se demander s’il n’y aurait pas dans ce pays (en tout cas les trois derniers) une forme de contrôle social incitant les femmes à ne pas déclarer ces agressions.

Amnesty International, l’autre débat

Ces affirmations outrancières ne doivent pas masquer un autre débat. Plus complexe, celui-là : au même moment, Amnesty International met à jour sa position sur le « travail du sexe », pour défendre la « réglementation » de la prostitution.

Une position qui a conduit de nombreuses associations et militant.e.s dans le monde entier – des rescapées de la prostitution comme Rosen Hircher, mais aussi des actrices mondialement célèbres comme Lena Dunham, Anne Hathaway, Carey Mulligan, Meryl Streep, Emma Thompson ou Kate Winslet – à adresser une lettre ouverte à Amnesty International, associée à une pétition sur le site Change.org.

Les signataires reprochent à l’ONG de laisser de côté la réalité de « l’exploitation » et de la « violence » qui accompagne le commerce du sexe, et dont sont victimes les femmes les plus vulnérables. En concluant : « Il est inconcevable qu’une organisation de défense des droits humains telle qu’Amnesty ne sache pas reconnaître la prostitution comme une cause et une conséquence des inégalités de genre. »

Amnesty International utilise toutefois des arguments totalement différents de ceux de Christine Hakim. L’ONG de défense des droits humains reconnaît bel et bien l’exploitation dont sont victimes certaines personnes prostituées. Mais en prenant en compte les « violences et les discriminations » à leur égard, Amnesty prend position contre les lois qui criminalisent « l’échange consensuel de services sexuels contre rémunération ».

Une position classique dans le débat. On le retrouve régulièrement en France, dans la controverse sur la pénalisation des clients. C’est parce qu’il « a considéré qu’il existait un risque réel que l’incrimination des clients ne place les personnes prostituées dans un isolement plus grand et, par conséquent, dans des conditions plus dangereuses » que le Sénat avait rejeté le principe de la pénalisation des clients. Même si l’exemple suédois ne permet pas de tirer la moindre conclusion sur ce point.

 

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4 commentaires

Monkeyman 11 août 2015 - 21:37

Dommage que les types de son panel n’aient pas aussi un déficit néocortical ! Se contentent de louer leur cerveau uniquement contre rétribution (Alors que parfois, ils savent que leurs produits ou activités sont néfastes, parfois toxiques !) sans avoir l’impression de se prostituer mentalement !
Sans éprouver le besoin ensuite de chercher, de se poser des questions, de réfléchir, de philosopher, de méditer !

Où les retrouve-t-on ensuite ? ! Ne serait-ce pas plus devant la TV, des matchs, des jeux, etc. et non pas en train de faire du sport pour entretenir son corps, de lire, etc. ? !

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Lora 12 août 2015 - 09:17

« l’exemple suédois ne permet pas de tirer la moindre conclusion sur ce point. »
Je ne suis pas d’accord.
Pas une seule femme prostituée assassinée en Suède depuis la loi d’abolition (1999), alors que, en Allemagne, 60 personnes prostituées ont été assassinées et il y eut aussi 30 tentatives de meurtre et disparitions depuis 2000.

http://sexindustry-kills.de/doku.php…

Ce n’est pas un indice sérieux de l’efficacité du modèle nordique, ça ?

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luce44 13 août 2015 - 18:57

Transformer des représentations sociales stéréotypées en arguments, quelle preuve de rigueur scientifique !
Les sexologues montrent le contraire, qu’il n’existe pas de « besoins sexuels irrépressibles des hommes » .
Quant à Amnesty International, son argument de protéger les droits des personnes prostituées, transformées en « travailleuses du sexe » qui échangent des services sexuels contre de l’argent en étant consentantes , tout en réprouvant les trafics et exploitation, est complètement déconnecté de la réalité. Toutes les études montrent la violence, les contraintes, les meurtres liés à la prostitution et le commerce florissant pour les proxénètes et les trafiquants. Elle se trompe totalement de cible et refuse d’analyser en termes de domination masculine et d’inégalités femmes-hommes. Comment a-t-elle pu en arriver là ? Jamais je ne soutiendrai plus d’actions d’AI tant qu’elle gardera cette politique.

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flo 14 août 2015 - 19:18

« irrépressible » libido masculine ? Ok.. on s’incline. Force est de constater en effet qu’il existe une sorte d’urgence -un peu envahissante- chez nos amis les hommes, pouvant aller jusqu’à l’obsession chez certains, lorsque le besoin d’activité sexuelle les surprend à l’improviste, y compris dans les moments les plus inopportuns (réunion syndicale, dîner en ville, cours de yoga…) Bref je compatis. Imaginons-nous un instant prises d’une crise aigüe d’excitation sans pouvoir se contrôler, et nous avons un aperçu de ce que subissent nos hommes au quotidien, affublés d’un tel handicap ! Alors que faire pour les aider ? La société ne s’est pas suffisamment penchée sur ce grave problème à mon sens.. Pis, elle pousse nos hommes, de manière sournoise et hypocrite, à sur-booster leur libido déjà « naturellement » envahissante : revues porno, magasines, Lui, Elle, page centrale du Sun, lap dance, strip tease et autres offres prostitutionnelles (oui des femmes nues en promo dans des vitrines pour pousser à la conso libidinale nos compagnons déjà biologiquement défaillants !) Scandaleux !!

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