Le bruit médiatique de la victimisation des agresseurs et des dominants

par Isabelle Germain

Petite revue de presse non exhaustive de récents bruits (et silences) médiatiques composant la petite musique de la domination masculine.

Ouin-ouin, complainte de l’homme blanc de 50 ans. Commençons par un bruit presque anecdotique. Dans plusieurs journaux, dont le Figaro, Julien Lepers, ex animateur de l’émission de France3 « Question pour un champion » se lamente : « J’ai payé mon statut d’homme blanc de plus de 50 ans » dit-il à qui veut l’entendre -et aussi à qui ne veut pas, par le truchement de ces médias supposés informer les citoyen.nes. Il avait en effet été prié de laisser la place, après 24 ans de service sur cette émission, en 2016… Mais Julien Lepers a été remplacé par un homme qui a plus de 50 ans aujourd’hui, Samuel Etienne. Ce que le Figaro n’a pas cru bon de rappeler.

Etat de sidération… de qui ? Dans un registre beaucoup plus dramatique, Lucas L. 21 ans, a avoué le viol et le meurtre de Justine Veyrat, 20 ans. Et la presse s’est parfois faite l’avocate du meurtrier. En posant des questions qui tendent à lui accorder une sorte d’ « immunité amoureuse » comme ce titre de la Dépêche du midi : « Mort de Justine Vayrac : le mobile de Lucas L. peut-il être la jalousie ou le dépit amoureux ? »… les journaux ont dressé des portraits de Lucas fort sympathiques, un brave garçon toujours prêt à rendre service… la situation qui doit être terrible pour ses parents émeut nombre de journaux…
Puis l’avocat du meurtrier a eu table ouverte dans bien des médias. Et les journaux reprenaient, sans distance, parfois à leur compte, ses propos. Et en particulier celui-ci disant que le meurtrier était « en état de sidération » et n’avait « pas compris ce qu’il a vécu »… Ils utilisent, pour l’auteur du crime, un vocabulaire qui doit s’appliquer à des victimes. Cette inversion a fait bondir Rose Lamy, autrice du livre Défaire le discours sexiste dans les médias (JC Lattès 2021) qui a finement analysé les récits journalistiques de ce meurtre sur les réseaux sociaux comme ici sur Twitter.

Cardinal contrit : « conduite répréhensible » ou « agression sexuelle » ? Autre euphémisation d’agressions sexuelles, cette fois-ci davantage tempérée par les médias : lors de la Conférence des évêques de France le 7 novembre, un communiqué du cardinal Jean-Pierre Ricard a été lu et repris par la presse. Le cardinal disait s’être « conduit de façon répréhensible avec une jeune fille de 14 ans »… « il y a 35 ans, alors [qu’il] était curé ». Les tentatives de faire passer cet homme, contrit 35 ans après, pour un héros ont échoué. Cette fois-ci, les journaux ont rapidement eu l’occasion de requalifier les faits en indiquant que ce que le cardinal considérait comme une conduite répréhensible avait été nommé «agression sexuelle aggravée» par le parquet de Marseille qui a décidé d’ouvrir une enquête préliminaire.

D’atteinte sexuelle à viol. Autre progrès dans la qualification des faits par la justice et par les médias : vendredi 4 novembre, Antoine a été condamné à 8 ans de prison par la cour criminelle du Val-d’Oise pour le « viol » de Sarah. C’est un progrès dans la lutte contre les agressions sexuelles sur mineures, pourquoi ? Les faits se déroulent en 2017, l’homme de 28 ans demande à la collégienne de 11 ans de le suivre jusqu’à son appartement. S’ensuit un dépôt de plainte pour viol mais le parquet de Pontoise requalifie l’infraction en « atteinte sexuelle », jugeant que la mineure était « consentante. » Les associations féministes se mobilisent alors pour dénoncer cette ineptie, une fillette de 11 ans ne peut être consentante. Lors du procès en février 2018 la recommandation du parquet n’est pas suivie. Le tribunal se déclare incompétent et demande l’ouverture d’une nouvelle enquête.  La mobilisation autour de cette affaire – et d’autres – aboutit à la loi d’avril 2021 fixant un seuil de non-consentement à 15 ans (non rétroactive). Le 4 novembre 2022, la cour a estimé que « les actes sexuels ont été commis par contrainte morale et par surprise » la victime, à « 11 ans et 10 mois [au moment des faits] ne présentait pas la maturité suffisante ni le discernement pour consentir à la relation sexuelle », a argumenté le président de la cour, à l’issue d’un délibéré de plus de trois heures.

Classé sans suite. Mais ce progrès obtenu à l’issue de mobilisations gigantesques pourrait être sapé. Une information n’a pas fait grand bruit mais pourrait avoir de lourdes conséquences : selon  le JDD, une circulaire interministérielle (Justice et Intérieur) datant du 31 mai 2021 inciterait les magistrats à classer sans suite pour « apurer les stocks de procédures non traitées ». Un collectif d’associations a rédigé un communiqué de presse intitulé : « la grande cause définitivement classée sans suite ? ». Si elles notent que « La dépêche ne dit pas si des crimes ou délits sont exclus. », les associations ne manquent pas de souligner le paradoxe : les dirigeants politiques demandent aux victimes de violences sexuelles d’aller vers les tribunaux plutôt que vers les réseaux sociaux… est-ce pour mieux enterrer ces affaires ?

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