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Le sexe de la ville : masculin ou féminin ?

par Isabelle Germain

Yves RaibaudLa politique de la ville est-elle pensée pour les femmes autant que pour les hommes ? Lors de notre colloque « Le sexe de la ville » en mars dernier, Yves Raibaud, géographe du genre, a dressé un tableau sans concession. Voici son analyse et ses préconisations pour une ville plus égalitaire.

Le sexe de la ville est-il masculin ou féminin ? Si l’on en croit les romanciers et les poètes, ceux qui sont enseignés dans les écoles – tous des hommes – la ville est une femme. C’est même le titre d’un document pédagogique élaboré pour les collégiens de l’académie de Versailles : « Montre comment les poètes comparent la ville à une femme ». On peut imaginer un corrigé citant Villon et les poètes pornographes de la fin du Moyen Age, Baudelaire le misogyne, grand amateur de prostituées, puis André Breton qui suit la mystérieuse Nadja dans les rues sombres de Paris ou Aragon, plus explicite encore dans sa nostalgie des vieux quartiers de Paris et de ses maisons closes.

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Notre édito :
Le sexe de la ville, question politique

Tout cela a un sens, bien sûr, qu’on retrouve dans la promotion touristique des villes de plaisirs (Amsterdam, Bangkok, Venise, la ville de Casanova qui ne comptait pas moins de 30 000 prostituées au 18ème siècle, mais aussi le Paris de la rue Saint-Denis), voire de ces lieux de fêtes prisés que sont les frontières belges ou espagnoles. Donc sans hésiter le sexe de la ville est féminin. Il faut s’en souvenir lorsque ce sont les hommes qui la construisent et vous promettent une ville festive, joyeuse, où l’on peut flâner et faire des rencontres.

Une ville faite par et pour les hommes

Les études que nous avons menées à Bordeaux confirment cette impression, même si nous l’exprimons autrement : une ville faite par et pour les hommes.

La première étude, sujet de la thèse de la géographe Edith Maruéjouls, porte sur les loisirs des jeunes. Les garçons sont bénéficiaires des 2/3 de l’offre de loisirs subventionnée, tous loisirs confondus, de la piscine au handball en passant par la musique et le rugby. Lorsque les loisirs ne sont pas mixtes, ce qui est le cas massivement à partir de l’adolescence, les activités masculines sont 30% plus coûteuses que celles des filles, comme le montre Magalie Bacou dans son travail sur Toulouse. Enfin, considérant qu’il faut canaliser la violence des jeunes dans des activités positives, les urbanistes pensent que l’aménagement de l’espace public nécessite la création de skateparks et de city stades (autrefois des terrains de boules) occupés exclusivement par les garçons. Quand aux grands stades, l’exploit serait aujourd’hui d’y amener 10% de femmes afin de justifier l’investissement public (certains pensent même que la présence des femmes serait utile pour calmer la violence des supporters… ceux-là même pour qui on construit des stades, afin de canaliser leur violence… allez comprendre quelque chose). Quoiqu’il en soit, les femmes ne se bousculent pas au portillon de ces équipements pourtant financés largement par l’impôt.

Deuxième étude, « l’usage de la ville par les femmes », réalisée avec l’ethno urbaniste Marie-Christine Bernard Hohm. La ville est inégalitaire dès lors que les femmes ont des revenus moindres, qu’elles continuent à faire la majorité des tâches ménagères et à s’occuper des enfants et des personnes âgées.

Elle est inégalitaire dans sa gouvernance : non seulement par ses maires – même s’il faut saluer, parmi les 14% de femmes élues maires en 2014, le symbole que représente l’élection d’Anne Hidalgo à Paris – mais aussi, par ses élus délégués aux finances et aux grands travaux, ses directeurs généraux de service, ses directeurs de l’urbanisme, des transports, ses architectes, ses aménageurs.

Elle est inégalitaire enfin par le sentiment de peur très largement partagé par les femmes dans certains quartiers, sur certains trottoirs et partout dès que la nuit tombe. La pratique du vélo, la marche à pied, les transports en commun, bref tout ce qui est préconisé pour faire une ville douce, agréable, conviviale, continue de poser problème pour qui porte, pousse ou accompagne un enfant, ramène les courses de la famille à la maison, est habillée d’une jupe, marche avec des talons ou est rendue vulnérable par le grand âge.

La troisième étude porte sur la participation des femmes au projet urbain. Lors d’une grande opération participative qui a mobilisé pendant 6 mois plusieurs centaines de personnes à Bordeaux, « Le Grenelle des mobilités », nous avons compté les femmes et les hommes, dans la salle et sur scène. Nous avons chronométré les temps de parole, observé comment les présidents de séance ne voyaient pas des femmes qui levaient la main. Nous avons entendu les brouhahas, les ricanements et les interruptions sauvages chaque fois qu’elles prenaient la parole. Le bilan est impressionnant : 75% d’hommes, 92% du temps de parole, des experts, des présidents de séances tous masculins. Cette assemblée masculine, joyeuse, animée, parfois conflictuelle, a voté à la fin du Grenelle une série de mesures urgentes pour résoudre les problèmes d’embouteillage, de pollution, de réchauffement climatique et de pénurie des énergies fossiles, tout en organisant une nouvelle ville, heureuse et douce.

Je vous cite pour exemple trois de ces mesures :

1. Aller à pied à l’école est celle qui a fait le plus l’unanimité, votée dans l’enthousiasme par une assemblée d’hommes.

2. Optimiser les zones commerciales périphériques comme parkings relais, reliés à des moyens de transports et installer aux mêmes endroits des crèches, des pressings et des écoles afin d’optimiser les journées des banlieusards (banlieusardes).

3. Promouvoir le vélo, le deux roues motorisé et la marche à pied comme moyen de transport en ville (la simple évocation du risque de harcèlement, de la difficulté de concilier pour les femmes une tenue professionnelle nécessairement féminine et le vélo ou même les contraintes de bébé ou de petits enfants fait rire franchement toute la salle, concentrée sur des choses plus sérieuses).

Ces études et d’autres montrent un usage de la ville extrêmement favorable aux hommes. Mon hypothèse est que ces corrélations ne sont pas fortuites, mais systémiques. Dans une société qui peut de moins en moins affirmer de façon frontale l’infériorité des femmes, les nouveaux équipements et les nouvelles pratiques de la ville durable apparaissent comme des épreuves qui transforment le plus grand nombre de femmes en minorité : celles qui ne sont pas sportives n’ont qu’à faire du sport, celles qui ont peur la nuit doivent faire preuve de courage, celles qui ont trois enfants dans des écoles différentes n’ont qu’à mieux s’organiser, celles qui sont trop âgées n’ont qu’à rester chez elles. La preuve que ces femmes sont une minorité est apportée par d’autres qui arrivent à concilier ces contraintes : il y a donc les bonnes citoyennes et les mauvaises, mais ce n’est pas la faute de la ville !

Construire l’égalité entre les femmes et les hommes dans la ville

Ces quelques considérations, un peu rapides, m’amènent maintenant à une préconisation. Comment pourrait-on construire l’égalité femmes/hommes dans la ville ?

D’abord en imitant les villes qui ont pensé les choses depuis longtemps. Je pense à Rennes, qui a fait son chemin depuis le premier bureau des temps mis en place dans les années 2000 (Ndlr : n°1 de notre palmarès des villes égalitaires). Je pense à l’exemple admirable de Vienne (Autriche) qui depuis 15 ans met tous les atouts de son côté pour construire une ville égalitaire.

Ensuite en mettant en place des dispositifs d’observation relativement simples mais basés sur des statistiques, des enquêtes, de la cartographie, des diagnostics partagés. Ces dispositifs « techniques » crédibilisent les observations menées par les marches exploratoires, visites commentées, et autres dispositifs participatifs, terreau d’une démocratie spatiale qui se donne comme objectif l’égal accès de tous les individus à la ville.

Il faut avoir ce matériel pour réfuter les arguments de ceux qui nous disent toujours qu’on exagère, que tout va bien, que les seuls problèmes sont les gènes, les hormones ou l’ethnicité, que les études féministes sont antinomiques avec la démarche scientifique. C’est également la collecte de ces éléments qui nous permettra de peaufiner les modèles proposés par la charte des Conseils des Communes et des Régions d’Europe ou le rapport parlementaire remis par le député Vincent Feltesse à la Ministre des Droits des femmes en juillet 2013, et peut être aussi de composer un jury et les modalités d’attribution d’un label « Haute qualité des relations entre les femmes et les hommes dans la ville ». C’est à la ville de s’adapter à toutes et tous, et non l’inverse, comme le montrent les disabilities studies sur la question du handicap.

Faut-il abolir le Sénat ?

Enfin, s’il faut prioriser je pense que nous devons commencer par travailler sur le harcèlement de rue et les violences faites aux femmes dans l’espace public (c’est ce que préconise le Haut Conseil à l’Egalité, c’est ce que fait l’enquête Virage et c’est porté par un mouvement très fort, il faut en profiter). J’inclus bien sûr, avec mes amis de Zéromacho et la grande majorité des mouvements féministes, la nécessité d’une loi sur l’abolition du système prostitueur et la pénalisation du client, constatant que les sénateurs ont commis le 30 mars la même infamie que lorsqu’ils ont bloqué pendant trente ans l’accès des Françaises au suffrage universel (ne faudra-t-il pas un jour abolir le Sénat ?).

Silvia Federici montre dans son livre Caliban et la sorcière comment, à la fin d’un Moyen Age qui a connu en Europe des périodes très favorables aux femmes, la prolétarisation du peuple passe par la spoliation et l’appauvrissement de celles-ci, les transformant soit en esclaves domestiques pour compenser les faibles revenus des hommes, soit en esclaves sexuelles dans les bordels municipaux très peu chers, voire gratuits, pour les jeunes hommes pas assez riches pour être mariés. L’historienne italo-américaine montre ainsi que l’avilissement des femmes est un projet politique et économique, qui va de pair avec leur éviction du marché du travail et la privation de leurs droits.

Je ne dis pas que le reste va de soi, mais comment peut-on penser qu’une fillette de 13 ans va aller spontanément jouer au ballon sur un city stade ? Traverser la ville la nuit pour aller à son cours de musique ? Comment peut-on participer à la vie publique lorsqu’on est en minorité dans des assemblées machistes et sexistes ? Comment pourrait-on fabriquer une ville égalitaire et améliorer les ambiances urbaines s’il existe à l’intérieur même de la collectivité des inégalités professionnelles flagrantes, du sexisme, de la misogynie, de l’homophobie, des cas de harcèlement sexuel au plus haut niveau ?

Le constat est donc celui-là : les femmes ont moins d’emprise sur la ville que les hommes, ce phénomène n’est jamais pris en compte et les innovations urbaines ne compensent pas, loin s’en faut, ces inégalités. L’objectif d’une ville pour tous passe donc par une participation accrue des femmes à la conception de la ville. Observer un phénomène, c’est déjà le transformer. Permettre aux femmes d’être à l’aise dans la ville, de jour comme de nuit devrait être un objectif prioritaire des politiques urbaines. A ce jeu tout le monde est gagnant : l’égalité femmes/hommes dans l’espace public est, dans toutes les villes du monde, une condition centrale d’amélioration des ambiances urbaines.

 

Références :

Bernard-Hohm Marie-Christine, Raibaud Yves, (2012), Les espaces publics bordelais à l’épreuve du genre in Revue Métropolitiques, http://www.metropolitiques.eu/Les-espaces-publics-bordelais-a-l.html.

Federici, Silvia (2014), Caliban et la sorcière, Entremonde, Genève.

Maruejouls Edith., Raibaud Yves, Filles/Garçons : l’offre de loisirs, Asymétrie des sexes, décrochage des filles et renforcement des stéréotypes in Revue VIE n° 167, janvier 2012, Sceren CNDP.

 

Lire aussi sur Les Nouvelles NEWS :

Palmarès de l’égalité en ville : Rennes n° 1 et beaucoup de silences

Le sexe de la ville, question politique

« Le Sexe de la ville » : notre hors-série papier

 

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3 commentaires

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flo 9 avril 2015 - 14:21

Si la ville est une femme, alors c’est une esclave, avec la marque de son propriétaire sur le dos ! Car ce qui me frappe le plus dans la ville, c’est le sentiment profond qu’elle est la possession des hommes, et qu’à ce titre, ils se comportent avec elle comme des propriétaires, ayant le droit de l’agencer, la décorer, l’enlaidir, l’occuper, la coloniser, y imposer leurs conceptions et leurs idées comme ils veulent.. Tout dans la ville me signale et me rappelle que moi, femme, je n’y suis pour RIEN, ni dans son édification historique, ni dans son évolution… Les monuments, les statues, les noms des rues, des stades, des écoles, des stations de métro, des lieux de culture.. hégémonie masculine. Les tags sur les murs.. les crachats sur les trottoirs.. la chatte de V. Ledoyen sur l’abribus.. signatures, visions, cultures masculines. Apartheid implicite dans les skate park, les terrains de foot, les boulodromes.. seule dans un café, sur un banc public, ou joggeuse après 19 heures ? Possible mais.. téméraire. Et ce fameux concept de harcèlement de rue, peut-être inventé par les gardiens de l’ordre patriarcal, qui me rappelle étrangement d’autres gardiens dans d’autres pays, mais toujours avec le même acharnement pour signifier aux femmes que leur place est ailleurs, sous peine d’exposition ici aux propos ou gestes salaces, là-bas aux coups de fouet…
Un petit signe encourageant toutefois : le secteur de l’architecture étant en crise, je gage sur sa féminisation plus rapidement que prévu  😉

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taranis 10 avril 2015 - 13:15

Très beau commentaire FLO, j’aimerais bien mettre mes réflexions en mots comme ça, et surtout être intelligente … 😉 Pour moi la Féministe romantique et Parisienne d’adoption ( si si.. ça existe même si je suis la seule) je crois que les poètes fantasment plutôt sur ses habitantes Si Paris a pu se construire, au fil du temps, et sur la longue durée, comme l’un des pôles majeurs de la sollicitation érotique à l’échelle européenne, voire mondiale, c’est, en grande partie, à travers la figure de « la Parisienne ». Caractérisée, tout à la fois, par son goût de la mode, mais aussi par ses talents de séductrice, voire par son libertinage….Paris est plus un amant jaloux ; Nous aussi nous avons notre burqa sociale, si nous devons nous déplacer sans contrôle, nombreux sont les espaces publics où parfois je n’ose plus aller, par crainte d’être harcelée Certains endroits, progressivement grappillés par les hommes: par exemple, des rues commerçantes avec un café ou des débits de tabac devenus au fil des années strictement masculins . Certaines ne vont plus avec leurs enfants dans certains parcs, en raison d’un sentiment d’insécurité, un malaise. Il s’agit aussi d’améliorer l’aménagement urbain, en repérant éclairage manquant ou défectueux, trottoirs défoncés, grilles cassées, saleté, nuisances olfactives …Et effectivement nous pouvons constater que dans la rénovation des quartiers, les décideurs sont souvent des hommes, et que l’espace public était de moins en moins investi par les femmes Mais au-delà de la Cité, c’est l’ensemble de la société qui reflète la rigidité des systèmes normatifs d’assignation des rôles de sexe. C’est donc un projet politique global, dépassant les actions ponctuelles avec un bouleversement des normes et des valeurs sur lesquelles reposent aujourd’hui la sexualité qui à la fois façonné les corps, les esprits et les espaces jusqu’à aujourd’hui.

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flo 10 avril 2015 - 17:47

Merci Taranis… moi je suis plutôt pragmatique et provinciale, mais nos points de vue féministes nous rapprochent 😉

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