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Le sexisme ordinaire confine les confinées

par Isabelle Germain

Injonctions à être une mère plus que parfaite, injonctions à être sexy. Confinées ou pas les femmes sont encore appelées à être « la mama ou la putain »

Journal de 20 heures de France 2 le 26 mars, rubrique #OnVousRépond. Un certain Olivier L pose une question transmise sans tiquer par la journaliste sur le plateau : « ma femme est de plus en plus agressive avec les enfants qui sont eux-mêmes de plus en plus envahissants. Que faire ? » Pour répondre, une psychologue clinicienne, pas davantage choquée par la question. Et que croyez-vous qu’elle répond ? Pas question de dire à Olivier L de s’occuper de sa progéniture et plus vite que ça. La psy ne va pas chercher à responsabiliser ce père ou changer la répartition genrée des tâches. Juste dire qu’il faut comprendre que la femme avait déjà une « grosse charge mentale» avant le confinement et que maintenant elle est aussi  « maman , professionnelle, cuisinière, baby-siter et maîtresse d’école et femme de ménage » (un ensemble de fonctions que la culture patriarcale délègue aux femmes). La psy dit qu’il va falloir redistribuer « momentanément » les cartes toujours sans suggérer que le père prenne sa part. Elle parle d’une « bonne astuce :  faire un tableau sur le réfrigérateur avec les tâches qui reviennent à chacun « parce qu’un enfant de 6 ans peut faire son lit, un enfant de 13 ans peut passer l’aspirateur ». Et le père ? Il ne fait toujours rien manifestement.

Cette question faisait suite à une autre qui avait déjà bien conforté le sexisme ordinaire. Une question de Sophie D :  « En télétravail, je n’arrive plus a gérer la classe à la maison de mes enfants. Comment faire pour ne pas avoir l’air d’être dépassée ? » On ne sait pas si Sophie D est l’épouse d’Olivier L mais on sait que la chaîne sélectionne les questions qui reviennent le plus souvent. Et donc les femmes se sentent investies du devoir de tout prendre en charge et la psy de service les y encourage. Avec de « petites astuces » pour endiguer un flot de travail insurmontable, avec le sourire de préférence.  L’astuce, c’est de transformer les mères en bêtes de somme avec une bonne «organisation spatio-temporelle » : elles doivent suivre le travail des enfants le matin, puis demander aux grands de faire travailler les petits. Et pour la maman « lisser le télétravail » utiliser les moments où les enfants n’ont pas école, le mercredi, le week end et le soir. Et puis il faut que la maman fasse un « goûter-dînatoire » pour terminer la journée familiale plus tôt et se mettre au télétravail… On n’a pas vraiment avancé sur la compréhension de la charge mentale des femmes depuis l’ouvrage ironique « la faute des femmes» d’Emma (voir : Charge mentale : en parler c’est bien, sans en rajouter, c’est mieux)

Blagues sexistes

Et voilà comment, en faisant mine de donner des astuces, une chaîne de service public conforte un sexisme ordinaire déjà bien infusé dans les multiples blagues qui circulent sur les réseaux sociaux. Beaucoup d’hommes plaisantent autour de « la sixième case » qui manque au formulaire de sorties autorisées pendant le confinement. Ils veulent une case pour dire qu’ils ne supportent plus leur femme. Certains inventent un masque en gros ruban adhésif sur la bouche pour elles. Ils se gondolent de rire. Pas de boutades symétriques de femmes lasses d’entendre leur homme demander qu’elles participent aux tâches du foyer -mais une vraie préoccupation sur les violences conjugales en temps de confinement.- Et bien sûr les blagues sur les blondes qui ne seront plus blondes à la fin du confinement vont bon train.

Et ce n’est pas tout. Les femmes sont priées de suivre à la lettre les conseils beauté confinée. Et il y en a à profusion dans les médias : Maxi  enjoint les femmes à ne pas sacrifier leur routine beauté au risque (attention!) de s’exposer à des désagréments qu’elles regretteront, Magic Maman envoie 10 Commandements beauté à adopter en confinement, le « journal des femmes » donne 10 « conseils beauté » pour n’en citer que quelques uns.

Rien de très surprenant dans une presse féminine qui joue volontiers le manuel de soumission volontaire. Mais le confinement pourrait peut-être changer la donne. A ce jour, aucune statistique ne vient dire si le confinement des hommes à la maison va les conduire à prendre en charge davantage de tâches familiales et domestiques. Le confinement pourrait montrer de façon flagrante les différences de tâches assumées par les femmes et les hommes et redistribuer les cartes.   Il n’est pas interdit d’y croire à condition que les médias -qui entrent dans les foyers- changent de discours.

Conseil de lecture pour les psy médiatiques : « Les enfants de Jocaste » de Christiane Olivier (Denoël/Gonthier) . Jocaste est la mère puis femme d’Œdipe. Christiane Olivier explique la vie à Freud qui faisait du mansplaining.

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