Le viol, de la famille à la cour d’assises

par Arnaud Bihel

La réalité judiciaire des viols est très éloignée de la réalité sociale. C’est ce qui ressort d’une étude menée par deux sociologues sur les viols jugés en cour d’assises. Relation entre auteur et victime, violence, milieu social… Co-auteure de ce travail, Véronique Le Goaziou revient sur ces distorsions.


 

La judiciarisation du viol n’en est qu’à ses débuts. Selon les enquêtes de victimation, plus de 9 faits sur 10 ne font pas l’objet de dépôt de plainte (1). Mais le viol est le crime le plus couramment jugé en Cour d’assises. Il l’est aussi de plus en plus sévèrement. En 1984, moins de 2 peines sur 10 étaient supérieures à 10 ans. En 2008, plus de 4 sur 10.

« Ce n’est pas un sujet classique en sociologie », reconnaît Véronique Le Goaziou. L’objet de l’étude, commandée par le ministère de la Justice, était de « comprendre ce qu’est le viol, pas uniquement en s’arrêtant aux motivations des auteurs, ou aux conséquences sur les victimes, mais en replaçant l’acte dans un contexte social ». Avec son confrère Laurent Mucchielli, Véronique Le Goaziou a étudié 425 affaires de viols jugés dans trois cours d’assises pour explorer l’ensemble de ces aspects sociaux.

De quoi mettre à mal nombre d’idées reçues. Des idées ancrées parce que le sujet est difficile à aborder. Mais aussi parce qu’« on a un regard assez paresseux sur la violence », juge Véronique Le Goaziou. Un paresse qui empêche trop souvent, déplore-t-elle, de considérer la multiplicité de ce que le terme recouvre. Sur le plan matériel, de la durée, des relations entre auteur et victime… « le mot viol désigne des réalités qui n’ont rien à voir les unes avec les autres ».

Autre exemple des distorsions entre réalité et perception : « On a encore l’image du viol commis dans une rue sombre. Même sur les sites internet consacrés aux victimes, on trouve beaucoup de conseils sur les viols commis par des inconnus. Or, le tout-venant du viol, c’est à l’intérieur des familles ou dans l’entourage proche », interpelle la sociologue.

L’ennemi intérieur

Dans les affaires étudiées par les deux chercheurs, auteurs et victimes se connaissent dans 83 % des cas. Dans environ 70 % des cas, on peut même parler d’une relation forte, de proximité, souligne l’étude. « C’est plus simple d’imaginer que le danger vient de l’extérieur. Mais la réalité est bien que les violeurs sont connus de leurs victimes », explique Véronique Le Goaziou.

L’étude laisse aussi apparaître des distorsions entre le monde judiciaire et d’autres données d’enquêtes. Ainsi, les viols conjugaux représentent la majorité des viols déclarés dans deux enquêtes de victimation menées en 2000 et 2006. Ils ne représentent pourtant que 4% des viols jugés aux Assises – dans cette étude. Comment expliquer cet écart flagrant ? Avant tout, sans doute, par le fait que le viol entre conjoints reste « un genre de viol encore peu judiciarisé, dont la dénonciation est plus rare et progresse moins vite que celle des incestes », notent les sociologues. Depuis 2006, la loi précise pourtant que la qualité de conjoint ou de concubin « ne saurait être une cause d’atténuation de la responsabilité en cas de viol au sein du couple ».

La violence prime

Tous les viols ont évidemment une dimension sexuelle (2). Mais dans la majorité des cas, « la dimension de plaisir sexuel est quasi-annexe. Il s’agit surtout de scènes brutales au cours desquelles il y a un viol ». Ainsi, « dans le cas du viol conjugal, l’acte sexuel est presque secondaire : c’est la violence qui prime », ajoute Véronique Le Goaziou. La sociologue rappelle que dans tous les cas étudiés, sauf un, la femme violée par son conjoint était aussi une femme battue.

Dans le contexte familial, la sociologue remarque la fréquence des « règlements de comptes ». La victime devient alors un objet de lutte dans les tensions familiales. Entre un frère et une soeur, ou un demi-frère et une demi-soeur. « L’intention de l’auteur dans le passage à l’acte dépasse la personne de la victime ».

Si les cas de viols par des inconnus restent rares, on retrouve fréquemment ce que Véronique Le Goaziou appelle des « viols de revanche sociale ». Des viols commis par des hommes qui « vont mal sur le plan familial, mais aussi économique et social », à l’encontre de femmes blanches, diplômées, socialement aisées.

Les viols discrets de la bourgeoisie

« On le sait depuis longtemps, à travers toute la littérature sur le viol : il sévit dans tous les milieux sociaux », rappelle Véronique Le Goaziou. Et pourtant, aux Assises, 9 auteurs sur 10 sont issus de milieux défavorisés. Décalage, là encore, entre les portes du tribunal et le monde du dehors.

« On sait qu’on trouve toujours dans les tribunaux un public plutôt issu des milieux populaires. Mais là, nous sommes dans un exemple très précis de distorsion flagrante », juge la sociologue. Qui avance une double explication :

Les cas de viols sont plus aisément détectables dans les milieux populaires, « déjà souvent inscrits dans un système de surveillance, d’accompagnement, de contrôle ». Pas forcément au sens négatif du terme, comme le suivi par les services sociaux. Mais ils existe « une suspicion plus forte à l’égard de ces milieux », estime la sociologue.

A l’inverse, les classes plus aisées cherchent à mobiliser d’autres ressources pour éviter de passer par la case justice. Et « la pression pour maintenir la paix dans la cellule familiale est bien plus forte », analyse Véronique Le Goaziou.

Au final, « on ne voit pas de personnes aisées jugées pour viol aux Assises, sauf rares exceptions : un général à la retraite, un chef des pompiers, un ingénieur… je me souviens de leurs métiers, tellement ils sont rares », commente la sociologue.

A partir de ces travaux, Véronique Le Goaziou a débuté l’écriture d’un livre, qui doit paraître courant 2011.

 


(1) Selon l’enquête de victimation menée en 2007 par l’INSEE, 130 000 personnes, presque exclusivement des femmes, ont subi un viol en 2005-2006. En 2008, les juridictions ont prononcé 1 684 condamnations pour viols, dont 1 182 par des cours d’assises pour majeurs, 176 par des cours d’assises pour mineurs, 305 par des tribunaux pour enfants et 21 par des cours d’appel pour mineurs.

(2) La loi de 1980 définit le viol comme « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commise sur la personne d’autrui, par violence, contrainte ou surprise ».

 

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10 commentaires

CharlotteR 27 octobre 2010 - 21:18

Au delà de la violence, reste la sidérante situation de soumission qui maintient une femme sous la férule d’ un homme violent. Ce n est plus le viol qui est en cause, mais la condition de la femme.

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Ninhursag 28 octobre 2010 - 08:44

Ce qui est insupportable dans la société actuelle c’est la banalisation du viol que l’on peut voir par exemple dans le porno. Que des hommes cherche à regarder de telles scènes de violences pour s’exciter sexuellement est intolérable. Tout se passe dans notre belle société qui se croit moderne comme si l’apprentissage de la masculinité passait par la case porno, qui, faut-il le rappeler n’est que violence sexuelle envers les femmes. Comment ne pas voir le rapport direct entre le passage à l’acte de certains hommes (parfois très jeunes même mineurs) et les images, toujours plus violentes et si faciles d’accès sur internet ou autres qu’on leur donne à voir et que certains consomment régulièrement ?

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Jules 30 octobre 2010 - 18:08

@Ninhursag : je suis très d’accord avec e que tu dis. Les simulations de viol devraient être interdites. Peut-on penser voir des films faisant fantasmer sur la Shoah? Ils seraient à juste titre censurés. Lorsqu’il s’agit de la torture, de l’agression des femmes, on n’en a rien à FOUTRE

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Juxe 5 novembre 2010 - 12:34

@Ninhursag
Assimilation rapide et à assez lointaine de la vérité. Ça me fait penser à ceux qui disent « la télé est violente –> les gens violents, les jeux vidéos sont violents –> nos enfants deviennent violents, etc….
Toujours reposer la faute sur un élément extérieur est tellement plus facile.

Les raisons sont multiples, complexes, différentes (voir article) et l’origine n’est jamais (à part de rares exceptions) due à un média quelconque, mais aux personnes qui nous entourent (ami(e)s, famille, etc…).

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Léon 17 novembre 2010 - 13:55

siganler les viols commis sous anesthésie générale par des médecins (dans les Cliniques ou des Services de hospitaliers) est interdit par l’Ordre des Médecin et la « bonne » société. Cf. sur le Web à « Maltraitances 6 Droit des Patients de l’Assistance Publique ».

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PierreC 0678589621 17 novembre 2010 - 14:34

« Ce qui n’est pas médiatisé n’est pas aidé ». C’est bien pourquoi le blog de Léon renvoie à « Droits des patient(e)s de l’Assistance Publique – hôpital Bicêtre ». Tout est résumé en 25 pages, tout est vérifiable. Que Véronique Le Goaziou me contacte au n° indiqué, pour ne pas jeter un regard paresseux sur ce sujet « difficile ».

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MUSC 1 décembre 2010 - 16:17

@Juxe : c’est bien connu, les mots et les images n’ont aucun impact sur nos cerveaux ! C’est pour cela que les sociétés réservent des budgets colossaux pour la publicité !

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Matrok 18 mai 2011 - 17:35

Bonjour. Je découvre cet article suite à des discussions sur le viol, après l’affaire DSK. J’aurais voulu savoir si une étude semblable a été faite aux Etats-Unis, ou dans d’autres pays (Royaume Uni, Allemagne, Italie, etc…) J’ai l’impression que la façon de laquelle le viol est banalisé, passé sous silence, ne fait pas l’objet de plainte, etc. est assez typique de la France et des pays latins, mais je n’en ai pas la preuve. Ce chiffre (9 fois sur 10 il n’y a pas de plainte) est édifiant, terrifiant même. Mais je n’ai pas de points de comparaison…

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LEON 4 juin 2011 - 13:52

Contre l’omerta à la française, page ouverte sur le Net.

Par cette page, très éprouvante à rédiger, j’espère lever l’omerta médico-judiciaire et médiatique, c.-à-d. à la française, qui couvre les crimes perpétrés par des médecins de l‘Assistance Publique et ceux d’une Clinique obstétricale conjointe à l’encontre de transfusés contaminés.

Si aucune personnalité du P.S. ne porte lette plaie sur la place publique, cela voudra dire que le P.S. n’a de socialiste que son enseigne; que celle de SPPS (Société Protectrice des Prédateurs Sexuels) ou de SPIF (Société des Protectrice Intérêts Financiers) lui irait mieux.

Sur Inernet voir « liste des articles – blog de léon » (y compris celui-ci), et/ou «  blog de léon – maltraitances des personnes âgées » Pierre Cretien, M.D.

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leon 6 juin 2011 - 15:27

Frenchified ways to tranquil rape, that is to say « l’omerta à la française » mise à mal par Luc Ferry

La criminalité sexuelles des notables est encore puissamment niée et omertisée en France.

Ce n’est pas par hasard si la France est un des rares pays où le freudisme, doctrine essentiellement omertiste, a si longtemps eu force de loi dans les prétoires. L’omertisme freudien a pourriComment lever l’omerta médico-judiciaire et médiatique, c.-à-d. l’omerta à la française, qui couvre les crimes perpétrés par des médecins de l‘Assistance Publique au profit d’une Clinique qui, en sus de nombreux viols qui s’y commettaient sur les parturientes endormies, servait à l’élimination des malades victimes de transfusions HIV contaminantes ?

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