Accueil Politique & SociétéÉducation Les dérangés du genre à l’assaut des écoles

Les dérangés du genre à l’assaut des écoles

par Arnaud Bihel
Cagot

Fillette et escargot, par ianus sur Flickr. Pour La Manif Pour Tous l’escargot, hermaphrodite, illustre la « théorie du genre ».

« Que vont devenir nos enfants ? Ils vont devenir des LGBT ». Un mouvement organise des « journées de retrait » des enfants des écoles pour dénoncer la « théorie du genre ».


 

C’est une nouvelle lubie des opposants à l’éducation à l’égalité à l’école. Pour protester contre l’irruption de la fantasmée « théorie du genre » dans les écoles, un collectif appelle les parents à retirer leurs enfants des classes une journée par mois.

La mobilisation de la première journée en région parisienne était loin d’être massive, mais elle était malgré tout bien visible dans certains établissements. Le Parisien rapporte que dans la ville de Meaux 20% des élèves étaient absents lundi 27 janvier. Dans le Val d’Oise seules une douzaine d’écoles étaient concernées, avec des taux d’absence entre 10 et 60%. Le 24 février c’est en Alsace que le mouvement avait fait parler de lui. Le site de la « Journée de retrait de l’école » (JRE) revendique des comités locaux un peu partout en France.

Son ennemi ? L’expérimentation de l’ABCD de l’égalité dans les écoles. Un programme qui entend interroger enseignants, enfants et parents sur les différences de traitement entre filles et garçons, quand il s’agit de leur donner la parole, dans le cadre des activités sportives, ou encore interroger les clichés dans les histoires. Mais pour ceux qui s’y opposent, c’est une autre histoire : ce programme aurait pour but inavoué de bouleverser l’identité de nos bambins. Un tract diffusé à la rentrée préfigurait le mouvement actuel. On pouvait y lire : « L’école va inciter votre enfant dès 6 ans à choisir sa future orientation sexuelle : masculin, féminin, neutre, autre… »

« Antipédagogisme » et homophobie

Derrière la « Journée de retrait de l’école », une meneuse : Farida Belghoul – qui n’a pas à répondre à son propre mot d’ordre puisqu’elle a déscolarisé ses enfants depuis plusieurs années déjà. Cette ancienne militante antiraciste est désormais très proche du théoricien antisémite Alain Soral, lui même proche de Dieudonné. Plusieurs des signataires du « manifeste des intellectuels du peuple » qui accompagne la JRE appartiennent d’ailleurs à la mouvance d’Alain Soral. Et à l’image de Soral et Dieudonné, Farida Belghoul adopte aujourd’hui une posture de martyr. Elle aime conclure ses messages par ces mots : « Vaincre ou mourir ! »

Ce mouvement apparaît comme l’amalgame de deux combats, remarque Luc Cédelle, journaliste au Monde. Il s’appuie d’une part sur la résurgence d’un discours « antipédagogiste » qui voit dans l’Education nationale la cause de tous les maux de la terre, et d’autre part sur une homophobie latente, qui passe par la dénonciation de l’influence d’un « lobby LGBT » (lesbien, gay, bi et trans) dont l’intention secrète serait ni plus ni moins que « de désorienter, de traumatiser et de déstructurer nos enfants ».

Farida Belghoul s’offusquait ainsi en octobre 2013 : « Après les avoir rendus athées (…) que vont devenir nos enfants ? Ils vont devenir des LGBT ».

Dans Le Parisien, ces quelques mots d’un enfant témoignent de la malhonnêteté intellectuelle qui anime ce mouvement : « Maman m’a dit que les garçons allaient être déguisés en filles et les filles en garçons ».

Le fantasme persistant de la masturbation

Les contre-vérités et amalgames portés par la JRE ont poussé la FCPE à réagir : « Ces mouvements vont jusqu’à affirmer que des cours d’éducation sexuelle avec démonstration auront lieu à la maternelle ! », s’inquiétait la fédération de parents d’élèves dans un communiqué le 24 janvier, dénonçant « la désinformation, l’entretien de la peur, le repli sur soi et la famille ». Le syndicat d’enseignants SNUipp en appelle au ministre face à cette « campagne mensongère et réactionnaire qui vise à effrayer les parents d’élèves ».

Le comité Inter LGBT dénonce lui aussi la diffusion de tracts et sms « nauséabonds » appelant à cette journée de retrait, qui indiquent par exemple que « l’éducation sexuelle prévue en 2014 en maternelle avec démonstration et apprentissage de la masturbation dès la crèche… »

Ce fantasme de la masturbation mériterait sans doute un travail psychanalytique en profondeur. On le retrouvait déjà à l’automne dans l’argumentaire de la « Fédération des Associations Familiales Catholiques en Europe » qui bataillait contre le rapport Estrela au Parlement européen : « le texte promeut une éducation sexuelle comprenant, entre autres, la masturbation dite « de petite enfance », dès 0-4 ans. »1, indiquait alors ce mouvement (Voir : « Guerre aux femmes » à la droite du Parlement européen).

Les racines du mouvement

On retrouve là, aussi, les arguments des groupes qui s’opposent à la diffusion du film Tomboy, accusé de faire la promotion de l’homosexualité (Voir : Polémique « Tomboy » : contre le cinéma pour tous). Et plus globalement les messages du « Printemps français », né de l’opposition au « mariage pour tous », dont la cheffe de file Béatrice Bourges est l’une des premières signataires du « manifeste des intellectuels du peuple » (sic) qui accompagne la JRE.

Le délire dans lequel s’enferment les opposants à cette « théorie du genre » fantasmée dure depuis plusieurs mois déjà. En mai 2013, le journal Le Figaro s’en prenait à « ces professeurs qui veulent imposer la théorie du genre à l’école » (Voir : L’éducation à l’égalité hérisse Le Figaro), reprenant les élucubrations du très à droite syndicat UNI (Voir : Ils voient « l’idéologie du genre » partout) et de parlementaires UMP qui avaient lancé la bataille du genre dès 2012 (Voir : Théorie du genre et théorie du complot).

Ce mouvement n’est pas propre à la France. En Suisse des élus d’extrême-droite organisés en « comité de Protection contre la sexualisation à l’école maternelle et à l’école primaire » ont relancé en décembre une démarche d’initiative populaire contre un supposé projet de l’Office fédéral de la santé publique « visant à instaurer dans toute la Suisse des cours d’éducation sexuelle, et ce dès l’école maternelle ». Ces opposants suisses extrapolent en fait sur une expérience malheureuse menée dans le canton de Bâle en 2012 : un projet de « sex boxes » à destination des écoles avait fait polémique avant d’être rapidement enterré. Mais aujourd’hui, dans leurs documents, les contempteurs français de la « théorie du genre » laissent entendre qu’il est d’actualité. Désinformation, toujours…

 

Lire aussi sur Les Nouvelles NEWS :

Un nouveau rapport pour alimenter le débat sur les stéréotypes sexués

Pas de polémique sur le genre chez l’éditeur de l’Education nationale

Le catalogue U excite les dérangés du genre

 


1 Ce fantasme s’appuie sur un document dont il détourne le propos : des « standards pour l’éducation sexuelle en Europe » édités en 2010 par une branche de l’Organisation mondiale de la santé. Ce document note que les très jeunes enfants se touchent les parties génitales et « jouent au docteur » et recommande donc de ne pas en faire un tabou, mais au contraire de prendre cela en compte dans l’éducation à la sexualité. Quentin Girard l’évoque plus longuement dans Libération.

 

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9 commentaires

9 commentaires

Prune 28 janvier 2014 - 16:51

Personnellement, si elle mourrait je trouve que ça rendrait service à tout le monde…
« Vaincre ou mourir » et copine avec Soral, elle a l’air intelligente celle-là!

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anathème 29 janvier 2014 - 07:55

Que chacun(e) reste dans sa case : les enfants de prolos au fond de la classe, les garçons à gauche, d’abord les français de souche, puis les noirs, puis les plus petits, les moyens…
devant ce sont en général les filles, la tête de classe…
Quel plat pour quelques homos, asexués ou autres !
Que de chahut pour des termes tel que « père de famillé » quand plus de la moitié se sont surtout contenté d’éjaculer, « mère de famille »… qui va donner du rose à fifille et du bleu au fils… Ils n’ont rien à faire ces gens, qu’à se masturber le chicotin vide ?

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taranis 29 janvier 2014 - 08:50

Quant mes ami-e-s ou mes rencontres me disent pourquoi tu te bats contre les jouets sexistes ou bien contre la grammaire alors qu’il y a tant à faire au niveau des inégalités salariales , la plupart sont dans l’incompréhension. Pour une raison simple : ces micro-discriminations, qu’on trouve dans les jouets, les livres pour enfants, la grammaire ou encore le fameux « mademoiselle », et qui semblent a priori inoffensives, sont à l’origine de discriminations plus voyantes et plus révoltantes : les inégalités salariales ou les violences conjugales et sexuelles, par exemple. Ce n’est pas en votant une nième loi sur l’égalité salariale que cela risque de changer fondamentalement les choses. Même en pénalisant fortement les entreprises, ces dernières préféreront peut-être payer les indemnités (comme les partis pour la parité…) ou elles risqueront d’embaucher moins de femmes, tout simplement. De plus, cela ne changera rien au fait que les femmes devront se mettre à temps partiel, puisque ce seront toujours elles qui devront assurer l’éducation des enfants. Cela ne changera également rien au fait que les jeunes filles se dirigent moins vers les carrières rémunératrices. Ce sont donc bien les mentalités qu’il faut changer, en luttant contre ces microdiscriminations qui créent des stéréotypes et qui assignent aux hommes et aux femmes des rôles sociaux différenciés. l faut distinguer le sexe (biologique) du genre (rôle social). Le genre est construit socialement par la famille, les médias, mais aussi l’école. Cette notion de genres est importante, car elle permet de comprendre comment l’école participe à leur élaboration, et comme y remédier. Il est évidant que pour les guerriers du patriarcat le plus ségrégationniste, cette démarche est hérétique, pourtant c’est bien la qu’il faut insister pour former une nouvelle génération sexuée mais égalitaire en citoyenneté.

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plouf 29 janvier 2014 - 09:15

On devrait simplement couper tous les zizis qui dépassent, appeler tous les mômes par leur n°sécu et inciter lourdement Fahrida et ses copains/copines à aller voir (très longtemps) si l’herbe est plus verte très très loin d’ici ! et si l’herbe n’est pas plus verte… Farhida peut toujours planter quelques cactus dans le désert…Ceci dit, l’école des enfants de F. doit être soulagée : quelques cons en moins c’est toujours ça de gagné !

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09 Aziza 29 janvier 2014 - 10:34

Eh bien, je trouve que l’atmosphère de distinction féroce en milieu scolaire entre filles et garçons est pire qu’autrefois: au lycée dans les années 60 (premiers lycées mixtes), on nous appelait tous et toutes par notre nom de famille seul; et les profs ne semblaient juste pas voir que nous étions des filles, tant ils avaient l’habitude des garçons….au début, les garçons étaient un peu surexcités d’avoir des filles, mais c’est très très vite retombé.Je portais des jupes moulantes et des talons aiguilles, enfilés dés la sortie du lycée, aucun copain ne m’a jamais fait une réflexion ou eu un geste déplacé….il faudrait voir ce que ça donnerait maintenant! Jamais on ne nous a fait valoir que nous pourrions être orientées vers des secteurs dits « féminins ». Ma soeur a fait maths sup. Pourquoi cette régression, c’est une bonne question….

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élodie 29 janvier 2014 - 12:03

« plouf »
Ceci dit, l’école des enfants de F. doit être soulagée : quelques cons en moins c’est toujours ça de gagné !

Pour ces enfants déscolarisés, c’est toujours ça de perdu. Horizon : pondeuse et ménagère pour les filles, horizon macho pour les garçons, sur fond de ‘no futur’ pour tout le monde. Tiens ? L’école n’est-elle plus obligatoire jusqu’à 16 ans ?

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Bambi 29 janvier 2014 - 15:25

Comme le dit (à peu près) Pierre Rosanwallon, Quand l’ignorance règne..les stéréotypes explosent.

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JM:o 30 janvier 2014 - 08:42

Sujet traité en dessins satiriques sur LE BLOG DE JM:o
http://actuendessin.over-blog.com/

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Amalia 30 janvier 2014 - 15:54

ce matin à ce sujet sur une radio, j’ai entendu des intégristes de 2 confessions, faisant partie de ceux qui propagent ces rumeurs. Quelles régressions ils s’accordent à nous proposer !

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