Les femmes font (aussi) de la Résistance

par Isabelle Germain

Cecile Rol-TanguyLe marathon des commémorations de la Seconde guerre mondiale a commencé le 27 mai, journée nationale de la Résistance. Et cette année, les résistantes aussi ont eu droit à un timide début de reconnaissance, 70 ans après. .


« Madame, je voulais vous poser la question de la place des femmes dans la Résistance »… Au Musée Jean Moulin, Clara, 18 ans et élève en Terminale L au Lycée Buffon, voit l’ancienne résistante Cécile Rol-Tanguy pour la deuxième fois. « J’attendais qu’on me le demande », s’écrie avec enthousiasme la vieille dame dont le visage, jusque là fermé, s’anime subitement. Mais le Chancelier Moore, ancien résistant de 94 ans et excité comme un enfant à Noël, a trop longtemps disserté sur de Gaulle : il est 12h30, l’heure de saluer Anne Hidalgo à la mairie.

Le 27 mai, journée nationale de la résistance, les cinq presque-centenaires ne chôment pas. Après une dernière photo-souvenir, résistante et résistants se dirigent vers la sortie. Cécile Rol-Tanguy a 30 secondes pour glisser, en soupirant, que « les femmes ont eu un rôle très important, mais [qu’]on n’en parle jamais » et qu’elle s’est engagée « très tôt, en juillet 40 ». Fin de la rencontre. Clara semble un peu déçue : « Les hommes étaient des combattants, j’imagine que les femmes ne devaient pas avoir le même rôle. » La réponse ne se trouve pas au Musée, où aucun panneau n’est consacré aux résistantes.

Le 27 mai, anniversaire de la création du Conseil National de la Résistance en 1943, est devenu officiellement « Journée nationale de la Résistance » en 2013. Une commémoration de plus (il y en avait déjà six rien que pour la Seconde Guerre mondiale !) et l’occasion pour les anciens combattants de témoigner et de saluer quelques ministres. Cette année, le ministre de l’Education Benoît Hamon et le secrétaire d’Etat aux Anciens combattants et à la Mémoire Kader Arif. A chaque événement, Kader Arif dit mettre un point d’honneur à trouver une caution féminine (une femme pour cinq hommes cette fois), même si les résistantes sont, dit-il, plus difficiles à dénicher, soulignant au passage que « ce sont des femmes engagées, qui ont pris des risques, qui étaient aussi courageuses que les hommes, même sur le plan physique ». Cécile Rol-Tanguy, habituée des commémorations et des journées marathons où s’enchaînent interviews et cérémonies, trois fois décorée de la Légion d’honneur, est consciente de ce qu’elle incarne : « Les femmes de la Résistance, c’est un peu ce que je représente, puisqu’elles n’ont rien eu en 70 ans ». Rien eu ? Les chiffres sont parlants : sur 1038 Compagnons de la Libération, il y a eu… 6 femmes. Pourquoi un tel déséquilibre ? « Pour être promu compagnon, il fallait que le chef de réseau le proposât. Ils ont oublié de proposer des femmes », explique simplement Christine Lévisse-Touzé, directrice du Musée.

On connaît mieux l’histoire des « tondues » que celles des résistantes…

Si on connaît l’histoire des « tondues », le rôle des femmes dans la France libre est souvent occultée. Christine Lévisse-Touzé, qui est spécialiste de la Seconde guerre mondiale, parle d’un tournant dans les années 2000. En 2001, un grand colloque est organisé à Berlin, avec un livre à clé, qu’elle dirige. Plus récemment, l’ouvrage de Frédéric Pineau « Femmes en guerre », daté de 2013, est une bonne synthèse sur la seconde moitié du 20ème siècle. Son blog, « Françaises sous l’uniforme », recense les différents travaux qui s’intéressent à ces sujets « jusqu’à présent trop peu connus », écrit-il.

En février dernier surtout, c’est l’événement : Germaine Tillion et son amie Geneviève de Gaulle sont entrées au Panthéon. Plus consensuelles qu’une Olympe de Gouges, préférée par les féministes, ces grandes résistantes rappellent que l’héroïsme n’était pas qu’une affaire d’hommes. Ce n’est peut-être pas un hasard si ce 27 mai la délégation aux Droits des femmes du Sénat organisait un colloque sur les femmes dans la Résistance, avec les témoignages de quatre femmes, associé à un webdoc plutôt réussi [visible sur le site du Sénat]

Elles représentaient 15 à 20 % des Résistants

Dès 1940, pour pallier le manque d’effectifs, de Gaulle fait appel aux volontaires féminines pour combattre aux côtés des hommes. Etudiantes, ouvrières, mères de famille, enseignantes ou agricultrices, ces citoyennes de seconde zone, qui n’avaient alors pas le droit de vote, représentaient selon certains historiens 15 à 20% des résistants, et 15% des déportés politiques. Elles avaient souvent des rôles vus comme subalternes, moins exposés et donc moins héroïques. La plupart sont agents de liaison (comme Cécile), standardistes, dactylos, boîtes aux lettres. D’autres, une minorité, prennent les armes. Toutes prennent des risques importants et sont prisées pour leur discrétion– car qui se méfierait d’une femme ? Cécile Rol-Tanguy, qui a vécu dans une totale clandestinité et sous plusieurs faux-noms dès octobre 1940, raconte qu’elle transportait des armes dans le bac à couches des landaus – elle a eu deux enfants pendant la guerre.

De nombreuses femmes étaient aussi des « intendantes de guerre », selon les mots de Christine Lévisse-Touzé, qui s’occupaient du linge et de la logistique pour les résistants. Pour l’historienne, il est ainsi difficile de chiffrer la part de femmes de la Résistance. Après la guerre, De Gaulle reconnaîtra partiellement leur rôle en leur accordant le droit de vote. Mais beaucoup retournent en silence au foyer, quelques unes à leur travail.

Une femme à la tête de la libération de Paris

Ce « continent noir » de l’histoire des résistantes, la discrète Cécile Rol-Tanguy l’incarne du haut de ses 95 ans. Parce que son nom évoque avant tout celui de son mari, Henri alias Colonel Rol, héros de la Libération de Paris en 1944. Un signe ne trompe pas : celle qui était à la tête de la libération de Paris avec son mari n’a pas, contrairement à lui, de page Wikipédia. En 1938, la jeune femme qui s’appelait encore Cécile Le Bihan était marraine de guerre d’Henri. Si Cécile n’avait pas le droit de vote, c’est pourtant son engagement politique qui lui fait rencontrer Henri, et surtout qui la pousse à « s’engager avant lui dans la Résistance, en juillet 1940 », souligne avec une pointe de fierté son deuxième fils, Jean Rol-Tanguy, qui fait office d’attaché de presse de sa mère.

Fille de François Le Bihan, militant PC et cadre de l’Energie industrielle, l’ancêtre d’EDF, elle baigne dans ce milieu depuis son enfance et entre à la Maison des métallos après avoir fait l’école Pigier pour devenir dactylo. C’est dans haut lieu du syndicalisme qui entre en résistance après son interdiction, en 1939, qu’elle fera la connaissance d’Henri. « Ce vieux bolchévique, rigole Jean Rol-Tanguy était un des premiers à dire que le rôle de la femme de la résistance était 50% de la réussite ». Un héritage des idéaux communistes, sans doute. Idéaux que partage ce directeur de communication de 70 ans, qui parle de ses parents comme d’« une équipe soudée, qui est restée dans l’Histoire ». D’après lui, Cécile n’oublie jamais de préciser qu’elle n’était « pas derrière ton père… à côté ». 

 

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Photo : Cécile Rol-Tanguy

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