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Les médias agissent contre les agressions sexistes

par Isabelle Germain
Boys-club. NYTimes Newsroom 1942. Wikimediacommons

Mises à  pied, sanctions des chefs qui ont fermé les yeux, promotions de femmes journalistes… Les journaux réagissent enfin.

Fini l’omerta dans les rédactions ? De longs mois après le mouvement #MeToo, les victimes d’abus ou de harcèlement ne sont plus priées de se taire ou de partir, les services « ressources humaines » commencent à faire leur travail, les dirigeants enquêtent, ré-enquêtent et sanctionnent.

Dernière affaire en date : France Info. Jeudi 4 avril, Le Monde révélait qu’un journaliste de FranceInfo.fr était licencié pour faute grave après une première enquête interne pour « comportement inapproprié » envers des consœurs. Explication : « Il lui est notamment reproché d’avoir tenté d’embrasser des stagiaires ». Et la sanction ne s’arrête pas à l’auteur des faits.  Le rédacteur en chef et son adjoint ont été mis à pied pour « manquement dans la réaction hiérarchique ». Puis d’autres révélations dans Libération et dans l’Express notamment ont conduit Yannick Letranchant, le directeur de l’information de France Télévisions, à reprendre et à poursuivre l’enquête. Les témoignages recueillis par les deux journaux auprès de la rédaction de FranceInfo.fr font apparaître que le journaliste licencié allait très loin dans le harcèlement de jeunes femmes stagiaires ou au statut précaire et que les chefs mis à pied participaient activement à une ambiance « boys-club » délétère pour les femmes de la rédaction. Sélection de stagiaires désignées « petites meufs » sur des critères de « baisabilité » -devant les collègues-, diffusion de messages pornographiques, insultes… Et les victimes étaient contraintes de prendre tout cela avec humour si elles ne voulaient pas être exclues. Une ambiance assez fréquente dans les rédactions selon l’enquête récemment réalisée par un groupe de femmes de médias.

Voir : « ENTENDU À LA RÉDAC » : SEXISME (DÉ)MESURÉ DANS LES MÉDIAS

Début mars, c’était le quotidien 20 Minutes qui révélait une affaire concernant la rédaction du journal Le Monde : huit femmes venaient de déposer une plainte contre X pour «harcèlement sexuel» et «violences psychologiques». Elles accusaient un journaliste du Monde de leur avoir envoyé, sans leur consentement, des photos de lui dénudé. Illico, Louis Dreyfus, président du directoire, et Jérôme Fenoglio, directeur du quotidien du soir indiquaient qu’ils avaient « décidé de lancer une enquête interne » et « convoqué ce salarié pour un entretien formel. Dans l’intervalle, et pour la durée de l’enquête, ce salarié a été mis à pied à titre conservatoire. La direction du Monde entend poursuivre cette enquête dans des délais courts et, le cas échéant prononcera les sanctions nécessaires. »

Auparavant, il y a eu l’affaire de la #ligueduLOL. Les directions des journaux ont licencié des journalistes pour des faits remontant à plusieurs années. Des comportements autrefois tolérés dans les médias comme dans bien d’autres lieux de pouvoir .

Voir : « LIGUE DU LOL » : LES LAMPISTES PAIENT

Dans cette affaire, les Inrocks, qui avaient beaucoup à se faire pardonner question sexisme, ont même décidé de licencier les membres de la « ligue du LOL » qui s’amusaient à harceler des femmes journalistes et créaient eux aussi une ambiance « boys-club » dans leur rédaction. Ces tristes sires ont été remplacés par une journaliste féministe.

Voir : MARIE KIRSCHEN, RÉDAC-CHEFFE AUX INROCKS : DU NOUVEAU À MÉDIALAND

Des sanctions immédiates qui changent l’ambiance dans les médias et, probablement la place des femmes journalistes dans la hiérarchie des rédactions.

Du temps pour changer

Mais il aura fallu beaucoup de temps et la partie n’est jamais gagnée. Alors que le mouvement #MeToo ou #BalanceTonPorc a démarré fin 2017, toutes les rédactions n’ont pas fait leur mue immédiatement. En février 2018, à LCP c’était plutôt « #BalanceTonPorc et tire-toi » . Une journaliste agressée a dû partir parce que l’atmosphère dans sa rédaction devenait irrespirable. L’affaire remontait à 2014. La journaliste avait dénoncé des faits de harcèlement sexuel de la part d’un présentateur vedette. Celui-ci avait alors écopé d’un avertissement. Puis trois ans plus tard, portée par la vague #MeToo et #BalanceTonPorc, la journaliste avait porté plainte pour ces faits, le présentateur avait été suspendu d’antenne un mois alors que les soutiens de sa victime souhaitaient qu’ils soient mis à l’écart jusqu’à ce que la justice se prononce. Epuisée, l’accusatrice avait préféré partir en février 2018.

Avant #MeToo, les femmes journalistes subissaient des actes et paroles allant du sexisme -visant à les tenir à l’écart du pouvoir- aux agressions sexuelles. Souvent dans des situations précaires, pigistes ou stagiaires, elles ne pouvaient pas se défendre car les directions de journaux « couvraient » ou ignoraient les agresseurs. Aujourd’hui, elles sont obligées de réagir. Est-ce un tournant définitif ?

Il y a quatre ans, un journal était condamné pour la première fois pour harcèlement sexuel « environnemental ». Le conseil de prud’hommes avait en effet condamné le quotidien régional La Nouvelle République du Centre-Ouest à verser 10 000 euros de dommages-intérêts pour harcèlement moral et sexuel à « Mme G. » et l’équivalent de quinze mois de salaire au titre de l’indemnisation du préjudice lié à la rupture du contrat de travail. La journaliste avait eu à subir propos graveleux, affiches et des fonds d’écran de femmes nues « dans des positions dégradantes » avant d’être stigmatisée, être en arrêt de travail puis licenciée. Une décision de justice qui n’avait manifestement pas suffi à faire changer l’ambiance dans les rédactions.

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