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Quatre romans pour ce week-end

par Isabelle Germain

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Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows, Editions NiL. Au-delà de son titre mystérieux et savoureux, de sa couverture très réussie, voici un livre attachant et agréable à lire.

Il a été rédigé par deux Américaines, Mary Ann Shaffer, ancienne bibliothécaire et libraire (décédée en 2008) et sa nièce Annie Barrows (également auteure de livres pour enfants). L’histoire se déroule entre Londres et l’île de Guernesey, au lendemain de la seconde guerre mondiale, en 1946. Juliet Ashton, jeune chroniqueuse et écrivaine londonienne, est en panne d’inspiration pour le prochain sujet de son roman, au grand dam de Sidney, son ami et éditeur. Un jour, elle reçoit la lettre de Dawsey Adams, un inconnu de Guernesey, avec lequel elle va régulièrement correspondre. Elle découvre alors son monde et celui de ses amis, qui ont fondé un cercle de lecture délicieusement excentrique et loufoque. L’origine du Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates est particulièrement savoureuse. Un soir, bravant le couvre-feu, ses membres se réunissent pour déguster un cochon grillé et une tourte aux épluchures de pommes de terre ! Pour échapper aux représailles d’une patrouille allemande, ils invoquent l’existence d’un cercle de lecture. Né sous une inspiration soudaine, il devient rapidement l’une de leurs principales occupations durant l’Occupation tandis que leur île est totalement coupée du monde. Suite à une commande du Times d’articles sur « les vertus pratiques, morales et philosophiques de la lecture », Juliet choisit de faire témoigner ce cercle littéraire et se rend sur place. Elle va progressivement s’attacher à ses membres qui ne se prennent pas au sérieux et qui ont une manière bien personnelle d’aimer les livres et la lecture.

Le roman composé d’échanges épistolaires entre les différents protagonistes, offre  un rythme soutenu et une grande facilité de lecture. L’humour et l’autodérision traversent les pages, malgré l’arrière-fond historique lourd relaté sous forme d’anecdotes, rendant ce roman d’une humanité touchante.

 

La Peine du Menuisier, Marie Le Gall, Phébus.

«  Il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente », cette citation de Camille Claudel mise en exergue, résume le thème de ce très beau (premier) roman de Marie Le Gall. L’auteur  raconte l’enfance bretonne d’une petite fille, Marie, dans les années 50, entre un père silencieux, qu’elle ne nomme que par un surnom (le Menuisier), une mère mélancolique, une sœur, Jeanne, souffrant d’un handicap mental et sujette à de terribles crises de rage, et sa grand-mère Mélie. « Chacun vit dans sa boîte ». L’hiver, ils vivent à Brest où son père est ouvrier à l’arsenal dans une maison « étroite et timide ». L’été, elle les passe dans une penn-ti (petite maison en breton), près de la mer, dans un Finistère sauvage et rude.

« La mort était omniprésente dans nos vies. On était toujours en deuil de quelqu’un. Face aux cadres des chambres de la maison du Landais, je fis très vite connaissance avec les morts ». Marie grandit difficilement entre les vivants taciturnes et ces morts encadrés. Elle mène une vie simple et austère dans une Bretagne encore très imprégnée par la religion. Son seul lien avec son père, travailleur et secret, c’est de bien travailler à l’école pour qu’il soit fier d’elle. Mais point d’amour exprimé, de geste de tendresse ou de dialogue.

Il faudra des années à Marie pour dérouler les fils de l’histoire familiale paternelle, pour comprendre les raisons du silence de son père. Une quête sur ses racines, douloureuse mais vitale. « Nous ne sommes  pas seulement les héritiers d’un patrimoine génétique, mais d’un nombre infini d’émotions transmises à notre insu  dans une absence  de mots, et plus fortes que les mots. » 

Ce roman parle des non-dits, du poids de l’histoire familiale, des fantômes et des absents, de l’échec d’une relation père-fille, des regrets aussi, ceux de ne pas avoir su (pu) saisir les rares tentatives de rapprochement de son père. « Les mots n’étaient pas pour nous. Et quand parfois ils existaient, nous savions que ce n’était que de pauvres écrans. Les vibrations du silence étaient toujours les plus fortes. Nous avancions dans un silence assourdissant ». « La peine du Menuisier » est un récit dense, mélancolique comme le ciel gris breton mais terriblement pudique et émouvant, servi par une écriture poétique, exigeante et d’une grande finesse. Son auteure, Marie Le Gall, née en 1955 est professeur de lettres.

 
 

La légende de nos pères, Sorj Chalandon, Grasset.

« Neuf personnes et trois drapeaux. Ca a été l’enterrement de mon père ». Ainsi commence La légende nos pères. Un livre qui parle de rendez-vous manqués et de mémoire. Le narrateur, Marcel Frémaux, est  biographe familial, après avoir été instituteur puis journaliste pour La Voix du Nord. « Je n’écrivais pas à la place des personnalités, je remettais en ordre les mots des simples gens ».

Un jour, il se voit confier le soin de rédiger la vie de Tescelin Beuzaboc, un ancien cheminot du nord de la France et résistant. C’est sa fille, Lupuline, qui a l’idée de lui offrir le récit de sa vie, bercée enfant par les hauts faits de résistance de ce père tant admiré.  En acceptant d’écrire la vie de Beuzaboc, c’est un peu celle de son propre père que Marcel  espère retrouver.  Car ce « héros sans lumière » n’a jamais évoqué avec son fils, ou si peu, cette période de sa vie. « J’ai tardé à le questionner, à moissonner sa mémoire. Il est mort en inconnu dans son coin de silence ». Il espère ainsi combler un manque, celui de la « cérémonie des confidences » qui n’a jamais eu lieu. C’est pourquoi, Marcel Frémaux s’engage dans la rédaction de cette biographie avec beaucoup d’attente et d’espoirs.  En écoutant le vieil homme à la jambe blessée, c’est la voix de son père qu’il espère entendre. 

Mais au fil des séances, qui se déroulent en plein milieu de l’été 2003 – celui de la canicule, le doute commence à s’insinuer chez Marcel. L’ambiance devient pesante, électrique entre les deux hommes. Et sous le biographe, le journaliste resurgit… Qu’attend vraiment Beuzaboc de ces rencontres ?  La vérité est-elle toujours celle que l’on raconte à ses enfants ? Avec un  style dépouillé et des phrases brèves, Sorj Chalandon, 57 ans, ancien  journaliste à Libération et reporter de guerre,  a écrit une belle fiction sur la mémoire, la part d’ombre que chaque homme porte en lui et  le poids de la figure paternelle. 

 

Et que le vaste monde poursuive sa course folle, Colum McCann, Belfond.

Le 7 août 1974, le funambuliste français Philippe Petit s’élance sur un câble tendu entre les Twin Towers. Un événement qui bouscule le quotidien des new-yorkais et qui sert de point de départ et de fil conducteur à un roman foisonnant. Tandis que Philippe Petit est dans les airs, tel un ange, Colum McCann nous emmène dans les bas-fonds de New York, à la rencontre de personnages fragiles et abîmés par la vie. Au fil de chapitres fiévreux, on croise Corrigan, un prêtre irlandais, qui a choisi de vivre au milieu des prostituées et des drogués du Bronx, écartelé entre sa foi et son amour pour une femme, Ciaran, son frère qui essaye de le sauver de lui-même, Tillie et Jazzlyn, prostituée de mère en fille, Claire qui accueille chez elle des mères pour évoquer ensemble la mort de leurs fils au Vietnam, tandis qu’à l’autre bout du pays des jeunes surdoués en informatique jouent à dominer le monde…

Tous ces personnages vont se croiser à un moment ou à un autre, dans des circonstances souvent dramatiques. Colum Mc Cann, irlandais d’origine, aujourd’hui installé aux Etats-Unis, nous fait revivre la folie des seventies, les excès et la fragilité de la période hippie, les ravages de la guerre du Vietnam. Malgré cette perte de repères, le vaste monde poursuit sa course et l’épilogue, situé en 2006, laisse entrevoir un peu d’espoir. Un roman inégal (certaines longueurs ou passages un peu excessifs) mais où l’on sent un vrai souffle romanesque, vibrant et poignant et pour lequel on ne peut s’empêcher de ressentir un certain vertige.

 
 

Gaëlle Picut

 

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