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Liberté d’expression, censure, incitation à la haine : l’après Orelsan

par Isabelle Germain

L’affaire Orelsan aura au moins eu pour effet de mettre sur la place publique un débat sur la liberté d’expression et la lutte contre les violences faites aux femmes. Retour sur une polémique avant la table ronde promise par Fadela Amara.


 

Le pitch

Depuis 2006, un jeune rappeur, Orelsan, diffuse sur le net plusieurs clips évoquant des violences envers les femmes. Ces clips étaient relativement confidentiels. Fin mars 2009, le chanteur est invité à des festivals prestigieux. Plusieurs blogueuses et associations de défense des femmes y voient une consécration, et se mobilisent pour faire cesser cette banalisation de la violence. Les coups de menton et volte-face s’enchaînent chez les politiques et les artistes. Les termes « liberté d’expression », « censure », « incitation à la haine » bruissent partout.

Les fondamentaux

1° Liberté d’expression

« La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » : Article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.

La loi sur la liberté de la presse est adoptée le 29 juillet 1881. Et celle du 30 décembre 2004, qui crée la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité, apporte des précisions. Article 24 : « Seront punis des peines prévues à l’alinéa précédent ceux qui, par ces mêmes moyens, auront provoqué à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur sexe, de leur orientation sexuelle ou de leur handicap ou auront provoqué, à l’égard des mêmes personnes, aux discriminations prévues par les articles 225-2 et 432-7 du code pénal. »

2° Censure

Voici comment Le Petit Larousse définit la censure : « 1. contrôle exercé par un gouvernement, une autorité, sur la presse, les spectacles, etc. destinés au public. 2. Action de censurer, d’interdire tout ou partie d’une communication quelconque ». Sous l’Ancien Régime, la censure royale soumet toute publication d’un article dans la presse à l’autorisation du gouvernement. Les livres censurés étaient confisqués, les journaux pouvaient être suspendus. Pendant la Révolution française, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 affirme la « libre communication des pensées et des opinions ». En 1810, un décret de Napoléon rétablit officiellement la censure jusqu’à la promulgation de la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881. La censure théâtrale subsiste jusqu’en 1906. Sous le régime de Vichy, la censure était préventive. Une autorité donnait aux journaux des consignes sur les informations à mettre en évidence en première page, à éliminer ou à réduire. Pendant la guerre d’Algérie, le pouvoir saisissait certains journaux qui évoquaient les actes de torture. À l’étranger, la censure est associée aux régimes autoritaires et fait partie des épisodes les plus tragiques de l’Histoire.

Peut-on parler de « censure » dans le cas d’Orelsan ? S’agit-il d’un contrôle exercé par une autorité ? Dans les festivals, des citoyens opposés au chanteur font pression sur les responsables politiques qu’ils ont élus pour que les fonds publics ne servent pas à produire un artiste dont ils estiment qu’il incite à la haine et à la violence envers les femmes. Il ne lui est pas interdit de se produire sans bénéficier de fonds publics. Si son cas relevait de la censure, tous les artistes qui n’ont pas été invités aux Francofolies pourraient eux aussi crier à la censure. Par ailleurs, « sale pute », « je vais te Marie-trintigner » et autre propos du même tonneau entrent-ils dans la catégorie des opinions qu’il faut défendre sous peine de mettre en danger la démocratie et les libertés fondamentales ?

3° Incitation à la haine

Mais d’autres artistes font pire ! Pour invoquer la liberté d’expression d’Orelsan, Sade est souvent convoqué dans les débats, ou même Gainsbourg avec « Marilou sous la neige », Johnny avec « Requiem pour un fou » (« Pour la garder je l’ai ai tuée ») et bien d’autres… jusqu’à Rimbaud, cité par le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, en personne. Auraient-ils dû être inquiétés ? Qui peut fixer l’échelle de ce qui est acceptable et de ce qui bascule dans l’incitation à la haine ? À quel moment juger qu’une chanson représente une incitation à la haine et à la violence ?

Quand Orelsan s’explique, il souligne : « C’est une fiction. » Oui, les autres artistes cités ont aussi créé des fictions. Mais le problème est que cette fiction se rapproche d’une réalité de plus en plus préoccupante. Et les opposants à Orelsan voient dans ces chansons un risque de banalisation de la violence envers les femmes. Ils sont confortés dans cette crainte par des juges qui se disent bien démunis face à des garçons ne comprenant pas pourquoi ils sont condamnés pour des actes de violence envers les filles.

Faut-il, pour estimer l’incitation à la haine, juger le degré de violence contenu dans la fiction ou bien l’épaisseur de la frontière entre cette fiction et la réalité ? Difficile à dire…

Des précédents ?

En 1995, le Ministère Amer avait été condamné pour le titre « Sacrifice de poulet », jugé comme une atteinte au respect des forces de l’ordre.

En 2004, le groupe Sniper a été relaxé par le tribunal correctionnel en vertu de la liberté d’expression. Les paroles jugées : « On a pour mission exterminer les ministres et les fachos. »

4° Tolérance de l’opinion, évolution des mœurs

L’Histoire montre que ce qui est socialement et politiquement accepté un jour peut être rejeté le lendemain en fonction de l’évolution des mœurs. « Je déchirerai les rires Banania sur tous les murs de France », enrageait Léopold Sédar Senghor dans son recueil Hosties noires (1940). Pour lui, le lien entre la diffusion d’une culture raciste et les actes racistes était évident. Il a fallu batailler pour faire entendre une autre voix que celle du consensus raciste qui avait cours à l’époque. Il a fallu beaucoup de pédagogie et d’information pour faire baisser le niveau de tolérance au racisme que la France pouvait connaître il y a une cinquantaine d’années.

Comment faire baisser le niveau de tolérance des violences contre les femmes ? Par l’information et la dénonciation probablement en partie. Encore faudra-t-il que cette information dépasse le petit cercle des associations féministes. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Contrairement à ce qui peut se passer pour des crimes racistes ou antisémites, les représentants de l’Etat ne se déplacent pas sur les lieux des crimes pour dénoncer les barbaries dont les filles sont victimes. Du coup, ces crimes sont traités comme des faits divers et non comme des phénomènes de sociétés (voir ici). Conséquence : aucune politique publique n’est mise en place et ces drames sont vécus comme des fatalités. L’opinion publique, les directeurs de festivals ont du mal à percevoir l’incitation à la haine et la banalisation de la violence dans les paroles d’Orelsan. Si c’était le cas, ils n’auraient peut-être pas programmé le chanteur. Quand le niveau de tolérance de l’opinion baisse, il n’y a pas besoin de censurer. Un directeur de festival, un ministre défendraient-ils un artiste ayant bâti sa carrière sur « sale nègre » ou « sale pédé » ?

Faut-il débattre ?

Fadela Amara, la secrétaire d’Etat en charge de la politique de la Ville, a proposé de débattre avec les rappeurs. La fondatrice de Ni pute ni soumise (NPNS) sait de quoi elle parle. Elle fait partie de celles qui luttent contre la violence faite aux femmes. Avec NPNS, elle a accompagné toutes les marches pour dénoncer les horreurs subies par Chahrazad, Sohane, Ghofrane, Stéphanie ou Miu Ju, victimes connues au milieu de tant d’autres oubliées.

Mais le débat doit-il avoir lieu seulement avec les chanteurs ? D’abord, les rappeurs ne sont pas une catégorie à part, beaucoup d’entre eux écrivent de très beaux textes, dénués d’incitation à la haine. En revanche, il serait sans doute judicieux d’associer au débat ceux qui soutiennent Orelsan. Les artistes, politiques et médias qui n’ont manifestement aucune conscience de la gravité des violences subies par les femmes. Que deviendra l’idée lancée par la ministre ?

Chronologie 
Cafouillages et règlements de compte l’emportent sur le débat de fond

Depuis 2006, un jeune rappeur, Orelsan, diffuse sur le net plusieurs clips, l’un est titré « Sale Pute », l’autre « J’aime pas la Saint-Valentin », leurs paroles sont violentes et insultantes envers les femmes. Mais ces clips sont longtemps restés relativement confidentiels.

• Fin mars 2009, le chanteur est encensé par la critique. Consécration : il est invité à plusieurs festivals, dont le Printemps de Bourges. Plusieurs blogueuses entament une mobilisation des citoyens. Leur argumentation : la violence envers les filles s’accroît et se banalise. Lorsqu’ils condamnent les auteurs de ces violences, les juges se trouvent face à des hommes qui ne comprennent pas la sanction, comme si cette violence était devenue la norme.

• La polémique est reprise sur France Info par David Abiker et se répand dans tous les medias.

Valérie Létard, alors secrétaire d’Etat à la Solidarité, demande d’abord aux responsables des sites de partage d’images de cesser la diffusion des deux clips les plus violents, mais constate que « les filtres appliqués quand il s’agit de pédopornographie, d’incitation à la haine raciale et d’homophobie ne sont pas applicables à l’appel au viol et au meurtre envers les femmes ». Elle envisage donc un texte de loi afin de condamner l’apologie ou l’incitation au crime sexiste. Christine Albanel, alors ministre de la Culture, soutient sa démarche.

• Avril 2009, Printemps de Bourges. François Bonneau, président de la région Centre, annonce qu’il diminue la subvention allouée au festival. Pourtant Daniel Colling, le directeur du festival, maintient la présence d’Orelsan. Cacophonie au PS, un communiqué annonce qu’il soutient François Bonneau, puis Sylvie Robert, secrétaire nationale PS à la Culture, apporte son « soutien » au festival dans sa décision de maintenir le rappeur à l’affiche.

• Juin 2009, l’adjoint à la Culture de la Ville de Paris, Christophe Girard, fait retirer des médiathèques les disques d’Orelsan.

• Début juillet 2009 aux Francofolies de la Rochelle, Gérard Pont, le directeur des Francofolies, cafouille en annonçant qu’Orelsan ne se produira pas. Il a été écarté dès la fin du mois de février, explique-t-il, mais son nom est resté sur le site Internet. Cette boulette provoquera un tollé chez les artistes dénonçant la censure et chez les politiques. Qui a pesé sur la décision du directeur du festival ? Ségolène Royal se réjouit de la déprogrammation du chanteur. Jean-Louis Foulquier, fondateur des Francos, la traite de « maître chanteuse ». Dans son sillage plusieurs artistes emploient le mot « censure ». Frédéric Lefebvre, porte-parole de l’UMP, soutient le chanteur alors que le gouvernement s’y était opposé. Dans la foulée, Jack Lang marche dans les pas des artistes révoltés. Fraîchement nommé ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand compare Orelsan à Rimbaud. Corinne Lepage et l’association des Elues contre les violences faites aux femmes (ECVF) expriment leur opposition au chanteur. Fadela Amara promet une table ronde pour dialoguer avec les rappeurs.

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9 commentaires

sblc 23 juillet 2009 - 17:38

Merci d’être revenue aux fondamentaux pour nous aider à mieux comprendre les enjeux de façon dépassionnée. 😉

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tita Zeitoun 24 juillet 2009 - 10:54

Le ministre de la culture (le nouveau) a estimé que c’était un « no » problème, que Orelson avait évoqué dans sa chanson une rupture amoureuse et qu’il n’y avait pas lieu d’en faire un plat……………..Les ministres passent et Orelson ne trépasse pas………

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Natacha Henry 27 juillet 2009 - 11:58

1974: Simone de Beauvoir dans Le Monde souligne le lien entre les violences sexistes et les images qui nous entourent. Elle demande une loi anti-sexiste.
Trente-cinq ans plus tard, un rappeur dont personne n’a entendu parler se fait une grosse pub avec des (je souligne: des, pas une seule) chansons « fiction ». Fiction? Traduisez: dans son petit monde protégé, tout va bien. Il ne voit pas le problème. Nous, si.
Ne lâchons pas l’affaire.

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AdH 14 août 2009 - 11:50

Je suis toujours abasourdi par l’ignorance qui entoure cette affaire lorsqu’on la regarde au travers du prisme militant. Mais c’est très bien, continuez de penser qu’Orelsan banalise la violence, continuez de voir là des incitations à la haine. Le rap est incompris parce que personne ne veut le comprendre. Pour cela, je préfèrerais toujours mille fois la liberté d’expression des Lumières à la parodie qu’on nous sert aujourd’hui.

Si la fiction vous gène, ne regardez pas la fiction. Si vous pensez qu’une fiction incite à reproduire ce qu’elle décrit, alors interdisons les livres d’horreurs, les films de guerre, les loisirs numériques, et toutes les sortes de divertissement comprenant une once de violence. Je suis content de voir sur ce site cet article : la comparaison avec Senghor est tellement absurde que les bras m’en tombent. Absurde mais au moins cohérent avec l’idée de discrimination positive à la racine de ce webzine. Au moins vous êtes cohérent(e)s…

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AdH 14 août 2009 - 12:10

En relisant l’article, il y a tellement d’approximations et d’amalgames que ça mérite une réponse. J’espère vous la donner bientôt histoire de prolonger le débat.
Normalement je ferais ça sur mon blog.
Je repasserai donner l’adresse lorsque ce sera prêt.

En attendant je continue à lire vos papiers sur l’économie qui eux sont intéressants au bon sens du terme.

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Isabelle Germain 15 août 2009 - 21:30

Cher ADH, ce n’est pas le rap qui est en cause dans cette affaire. Il y a de très beaux textes dans les chansons de rap. Ce qui est en cause c’est un certain type de messages véhiculés par un chanteur et par ceux, politiques et organisateurs de festivals, qui le soutiennent. Brandir la liberté d’expression dans ce que elle a de plus noble pour soutenir ce chanteur est totalement inapprorié. Le parallèle avec Senghor est souligné ici pour montrer qu’il y a un lien entre certaines paroles et certains actes. Quel est votre blog ?

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AdH 17 août 2009 - 10:44

« Isabelle Germain »
Il y a de très beaux textes dans les chansons de rap.

Cet argument est franchement pas subtil. J’écoute du rap depuis 1996, il ne me fait aucun doute qu’il y a de « très beaux textes » dedans. Ce n’est pas en affirmant cette beauté (j’aimerais d’ailleurs par curiosité voir de quels textes vous parlez) de « certains » que vous comprenez (ce sont mes termes) le rap dans son entier.

« Isabelle Germain »
Le parallèle avec Senghor est souligné ici pour montrer qu’il y a un lien entre certaines paroles et certains actes.

Cela devient drôle. Le lien entre la parole et les actes : voila où votre démonstration partisane commence à pécher lourdement. Le parallèle est volontairement choisi, je n’en doute pas une seconde. J’aurais l’occasion de détailler pourquoi il est incorrect, dans mon article.

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duduche 24 août 2009 - 14:40

Le ministre… aurait mieux fait de démissionner ou d’etre démise de ses fonctions ! Il faudrait plutot que le clip « les violences faites aux femmes, actuellement sur Linternaute.com soit diffusé au large public et il est scandaleux que les festivaliers ou autres aient « encouragés » ce chanteur nauséabond !

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Majid 28 août 2009 - 20:53

Orelsan ne soutient pas forcément la violence qu’il aborde dans ses chansons mais il ne s’en dissocie pas assez clairement malheureusement et il y a fort à parier que des hommes mal dans leur peau s’y identifient, au premier degré, de façon très stimulante. Parler d’ouvrir le bide de sa compagne à l’opinel ou de la marie-trintignet, c’est explicite. Il y a des sujets sur lesquels il vaudrait mieux être clair surtout si on touche un public d’ados paumés dans une société en mal de repères sur le sexe. Où en prime une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son compagnon. Orelsan a surtout l’air d’un jeune irresponsable qui se fait de la pub facile avec un langage ultra-violent et sans nuance. Mais il n’a pas l’air de vouloir sciemment inciter à la haine. C’est plus « subtil »…si on peut dire

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