Ligne pudique, ligne politique

par Isabelle Germain
"100 ans de mode" (éd. Atlas)

« 100 ans de mode » (éd. Atlas)

La mode anticipe, révèle et accompagne les grandes évolutions de l’Histoire. Que disent les nouvelles « lignes pudiques » créées par quelques marques ?


 

Le débat de la semaine sur la nouvelle tendance « ligne pudique » de quelques grandes marques de mode a été éclipsé par l’incompréhensible dérapage verbal de la ministre des Droits des femmes. Dommage car la mode est loin d’être neutre politiquement.

Les marques de vêtements font leur business avec les méthodes éprouvées depuis toujours : d’abord repérer des signaux faibles de désirs de consommateurs, c’est le travail des bureaux de style ou chasseurs de tendances. Puis communiquer abondamment pour rendre plus fort le désir du produit que l’on a créé à partir de ces signaux faibles. Les magazines de mode parlent aux femmes de « must have » pour être la plus belle, la plus désirable. Une dialectique qui participe de ce que Pierre Bourdieu appelle « la soumission enchantée des femmes ».

Depuis quelques saisons, les marques de mode ont repéré le signal de moins en moins faible du port du voile et développent des « lignes pudiques » Marks & Spencer et son burkini, Dolce et Gabbana et sa ligne de hidjabs et d’abayas, H&M et sa pub….

Pour ou contre ? Bataille en ordre dispersé avec confusions en tous genres. Dans le camp des « contre », celles et ceux qui considèrent, comme la ministre des Droits des femmes, que c’est « faire la promotion de l’enfermement du corps des femmes ». Dans le camp des pour, celles et ceux qui, comme Abdallah Zekri, président de l’Observatoire contre l’islamophobie, pensent que les femmes doivent pouvoir s’habiller comme elles le souhaitent. Le souhaitent-elles vraiment ou y sont-elles contraintes pour avoir la paix dans certaines villes ?, demandent les « contre ». Le voile doit-il être considéré comme un simple symbole religieux ou est-il un instrument brandi par certaines militantes de l’islam politique ? Et sur les réseaux sociaux fusent les noms d’oiseaux, le premier camp étant traité de raciste et islamophobe tandis que le second est accusé de naïveté ou fausse naïveté.

Il n’empêche, faire du voile ou du « burkini » un summum de branchitude n’est pas neutre. Dans l’ouvrage 100 ans de mode (éditions Atlas) que j’ai eu le plaisir de coécrire il y a quelques années, nous avions bien montré que la mode anticipe, révèle et accompagne les grandes évolutions de l’Histoire. Dans les années folles par exemple, c’est l’époque de « la garçonne ». Les silhouettes des hommes et des femmes sont longilignes, la mode très créative. La période est à l’euphorie, on crée un monde nouveau comme on en rêve. Puis au cours des années 30, la mode change radicalement, de nouvelles silhouettes apparaissent avec des hommes au torse bombé – Johnny Weissmuller est un modèle – et des femmes à la taille fine. Ultra-masculinité, ultra-féminité, chacun doit prendre la place qui lui est assignée. Finie la plaisanterie.

La mode est politique. Les « lignes pudiques » pour les femmes (pas pour les hommes ?) sont politiques.

 

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4 commentaires

09 Aziza 31 mars 2016 - 16:07

Je trouve cette polémique tout à fait intéressante, dans la mesure où elle montre l’aveuglement et l’hystérie actuels sur tout ce qui est « islamique »(je le mets exprès entre guillemets). Alors que la mode imbécile des stilletos qui détruisent la colonne vertébrale n’est pas encore finie; que celle des strings -brésiliens-montre-fesses a fait rage; que les magasines « féminins » montrent chaque semaine aux femmes des tenues qui ne visent qu’à un objectif: appâter un mâle qui paye…..sans que nul ne s’en offusque, ET QUE CELA EST BEL ET BIEN POLITIQUE, tout à coup, parce que la mode s’empare de ce code vestimentaire, c’est le tollé! Barthes serait content: l’obscène, à présent, c’est pour les femmes de se couvrir! La mode n’est pas que pour les occidentales, qu’on se le dise! Et les femmes d’Arabie Saoudite, elles, n’ont pas le choix, celles d’Iran non plus, alors qu’elles puissent ajouter un peu d’esthétique et de couleurs à l’austère qu’on leur impose, c’est bien! Quant aux autres, celles qui ont le choix , dans les pays démocratiques, et font celui de porter un hijab de par leurs convictions personnelles, que nul n’a à juger, on ne voit pas où est le problème que les créateurs de mode se saisissent de ce créneau. Il est plus efficace de porter ses critiques sur les modes qui font des femmes des objets,des nymphettes, des corps tronçonnés, que sur cette mode là.

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Lili 31 mars 2016 - 17:51

Les consommatrices ont le choix (enfin en principe). En revanche, les marques sont de plus en plus attaquées et attendues sur une forme d’exemplarité, et particulièrement par les féministes. Régulièrement, ce site et d’autres attaquent telle ou telle marque pour sexisme. Parce qu’une femme nue sert à vendre un produit qui n’a rien à voir, ou que les stéréotypes sexistes sont à l’oeuvre, ou que la femme est devenue objet. Si, les mêmes féministes qui protestent contre ces défilés de mode protestent aussi contre les stilettos, les strings, les femmes objets, les nymphettes. Il est faux de dire que nul ne s’en offusque, on fait même des lois contre cela.

Le problème n’est pas le choix des femmes de porter le hijab, nul n’a à en juger, c’est un droit indiscutable. Le problème est que des créateurs de mode en fassent une chose cool et bankable alors que c’est une pratique sexiste qui revendique la dissimulation du corps féminin au nom d’une norme culturelle masquée sous la religion qui est le fait d’hommes pour lesquels la sexualité féminine doit avant tout être contrôlée et si possible cachée.

La mode en effet ne concerne pas que les femmes occidentales, aussi y a-t-il depuis bien longtemps des marques orientales qui proposent des vêtements couvrants à la mode sans que cela ne gêne qui que ce soit, et c’est bien normal. Les femmes d’Arabie saoudite et d’Iran n’ont en effet pas le choix, et c’est un problème. Dorer la cage n’en fait pas moins une cage, et oui cela me choque qu’une marque italienne essaye de nous faire oublier que c’est une contrainte.

Voile ou hyper-sexualisation, même combat : cesser de réduire la femme à son sexe, cesser de faire de la mode un moyen de soumettre les femmes à un diktat (qu’il soit nu ou très habillé), en fonction du désir des hommes.

Maintenant oui c’est vrai cette mode-là choque parce qu’elle est d’origine arabo-musulmane et que nous sommes un pays occidental et laic. (et parce qu’une ministre a utilisé un mot déplacé pour faire le buzz), qui prône l’invisibilité publique des religions et l’égalité hommes-femmes (les hommes se voilent-ils?). Et là, des marques occidentales promeuvent une pratique sexiste et religieuse (et la nomment « pudique ». Donc, toute femme non voilée est impudique !!). Et ces marques qui ne pensent qu’à l’argent sont parfaitement irresponsables mais ça on le savait.

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flo 31 mars 2016 - 17:57

Pour moi la ligne est extrêmement claire : toute politique, toute loi, toute idéologie, toute injonction sociale, vestimentaire, culturelle, traditionnelle et que sais-je encore, qui s’applique ou s’impose à un sexe en épargnant l’autre, ou en ne s’appliquant pas de la même manière à l’autre sexe, est définitivement sexiste, insultante, injuste. AUCUN argument ne me fera changer d’avis. Ce n’est pas tant le voile ou le burkini qui me choquent, ce n’est pas tant le débat sur la liberté ou l’asservissement, volontaire, inconscient ou manipulatoire des femmes à les porter, tout ça je m’en contrefiche. C’est simplement le fait que ces accessoires sont imposés/proposés UNIQUEMENT à un corps, celui qui possède une poitrine qui certes se devine, des hanches, des cheveux et des gonades, parce que ce corps dérange la société des hommes, qui possèdent pareillement une poitrine, des hanches, des cheveux et des gonades, qui se devinent aussi, suivez mon regard… Merde à la fin !

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09 Aziza 5 avril 2016 - 15:39

Tout ceci est assez complexe, car la mode ne s’adresse pas qu’aux femmes, et ce depuis longtemps. Il existe des hommes très coquets, et pour avoir travaillé un temps dans une maison de couture pour hommes, je m’en suis aperçue!
Et au cours des siècles, eux aussi ont eu des « injonctions » de perruques poudrées, de talons, de dentelles, puis de hauts de forme, de jabots, de manchettes….quand ils appartenaient à la noblesse ou la bourgeoisie, évidemment.
La mode est une affaire de classe également: est ce que vous vous achetez des modèles de haute couture, mesdames? je n’en ai pas les moyens. Donc , la marque italienne fabrique surtout pour des femmes fortunées. Elle va vendre ses abayas glamour aux Emirats….en France, le Quatar finance pas mal de choses aussi.
Je trouve depuis longtemps beaucoup plus inquiétante la mode des mannequins anorexiques, et la teneur générale des magasines féminins avec leur dictature de la « beauté ».
Dés 1973 est paru l’ouvrage « femmes-femmes sur papier glacé », qui dénonçait les rôles assignés aux femmes en douceur par la presse dite féminine. J’ai collaboré à des études sur la presse qui ciblait les femmes de la classe ouvrière, comme « Intimité « , « Nous deux », « Le petit Echo de la Mode », etc…Cela n’a guère changé , sauf que c’est plus subtil: on entretient l’angoisse des femmes sur elles mêmes, leur manque de confiance en elles, et on leur fait croire que jouer avec leur apparence leur apportera le « succès ».
Je suis juste agacée, parce que nous avons été traitées de pétroleuses hystériques, et que les dénonciations continues de cette presse ont été minoritaires. Et il semble que le seul mot « islamique » déclenche un tollé hors de toute proportion avec ce qui s’imprime et se vend depuis des décennies.

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