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« Ligue du LOL » : les lampistes paient

par Isabelle Germain
creative commons flickr

La ligue du LOL a amplifié sur la Toile le sort réservé aux femmes dans les médias. Repentance plusieurs années après. La tolérance au sexisme reculera-t-elle?

Au piquet les ex-cyberharceleurs en culotte courte ! La ligue du LOL, groupe de jeunes hommes du milieu de la communication qui disent avoir blagué sur twitter entre 2009 et 2012 est conspuée aujourd’hui. Leurs blagues viraient au harcèlement misogyne et anti-féministe sur la Toile et parfois même dans la vraie vie avec dénigrement du travail de ces femmes et montage photo porno. Ils pouvaient être aussi racistes, homophobes ou grossophobes.  Depuis, certains d’entre eux ont fait de jolies carrières dans la presse, tandis que leurs victimes ont emprunté des chemins plus modestes, leur accès aux « grandes rédactions » ayant été entravé par ces cyberharceleurs. Vincent Glad, le fondateur de la Ligue du LOL, est par exemple passé par Canal + puis s’est confortablement installé à Libération…  Presque dix ans après, certains d’entre eux regrettent et sont sanctionnés par leurs chefs. Ce sont des lampistes qui paient, condamnés par les dirigeants de ces mêmes médias qui infusent ou laissent prospérer une culture sexiste dans le contenu des journaux qu’ils dirigent et au sein des rédactions. De nombreuses études montrent en effet que les femmes sont sous-représentées et stéréotypées dans le contenu de l’information et les femmes journalistes très peu nombreuses à la tête des journaux influents.

Entre mecs !

Les jeux de pouvoir qui se trament aujourd’hui dans cette affaire restent d’ailleurs en boys-club. Les femmes dénoncent, accusent libèrent la parole. Mais elles sont du côté des victimes, pas du côté du pouvoir.

Qu’est-ce qui a déclenché l’affaire si tardivement ? D’abord un échange de Tweets. Thomas Messias, journaliste à Slate, qui a subi les assauts de la ligue du lol pour son féminisme, écrit, le 5 février, à propos d’un collègue de Libération, Alexandre Hervaux, ex-membre du groupe : « Il est beau le journaliste modèle qui joue les exemples après s’être bien amusé au sein de meutes de harceleurs de féministes. Il est beau. »

Le journaliste de Libé rétorque alors sur le mode « tu vas voir qui c’est Raoul » comme on dit dans les films d’Audiard. Il reproche à son adversaire une  «aigreur paradoxale». Arrive ensuite la journaliste @IrisKV qui rappelle que « les personnes à qui vous avez fait du mal ont une meilleure mémoire. » S’ensuivent plusieurs récits de calvaires vécus par des femmes harcelées par cette petite bande de stars des réseaux sociaux.

Puis le patron de Libération annonce magistralement la mise à pied de deux journalistes ex-loleurs. Et d’autres employeurs de ces sinistres stars de la Toile en font autant aux Inrocks, à Nouvelles écoutes ou chez Publicis. Chez Slate, le 15 février, ce sont deux hommes, Jean-Marie Colombani le président et Marc Sillam, le directeur général, qui se prononcent sur le sort réservé à un des ex-membres de la ligue du LOL, Christophe Carron. A l’époque des faits celui-ci officiait dans le magazine people Voici. Pas de mise à pied pour lui.  Les dirigeants de Slate affirment que leur poulain dirige des femmes journalistes. Et que «  son comportement à leur égard, ainsi qu’à l’égard des journalistes indépendant·e·s qui écrivent pour Slate.fr, n’a jamais soulevé de questions sur son intégrité ou son respect des valeurs que nous défendons. » Circulez !

Réaction tardive et partielle

Pourquoi avoir tant attendu pour dénoncer cette violence misogyne ? Pourquoi le fait d’avoir si peu de femmes dans les équipe de direction ne pose aucun problème à ces journaux ? Peut-être est-ce parce qu’une certaine forme de misogynie fait partie de l’air que l’on respire dans beaucoup de journaux. Dans les journaux à la papa, comme dans tous les lieux de pouvoir, l’entre soi masculin se protège à coup de sexisme ordinaire. Le mauvais traitement des femmes est rendu invisible par l’habitude. … Mais avant internet, cela se passait dans le huis clos des rédactions.

Le monde du journalisme n’a pas attendu la ligue du LOL. Les auteures de « Dites-le avec des femmes, le sexisme ordinaire dans les médias »  publié en 1999, avaient très bien montré comment les femmes sont écartées de la table du pouvoir et renvoyées à leurs rôles traditionnels par ceux qui fabriquent l’information. Et ceci, autant dans le contenu de l’information qu’au sein des rédactions.  Ignorer les compétences professionnelles des femmes journalistes, ne parler d’elles et avec elles que sur le mode beau cul / pas beau cul, les suspecter de coucher pour réussir … Difficile pour les femmes journalistes de s’imposer hors protectorat masculin.

Une pigiste d’une grande radio nationale raconte par exemple que son chef commentait systématiquement sa tenue  style « dommage, pas assez courte ta jupe aujourd’hui » et lui faisait des avances, il ne parlait jamais de son travail. Dans « Les mecs lourds. Le paternalisme lubrique » (2003) Natacha Henry a rassemblé des témoignages de femmes journalistes notamment. Et c’est vertigineux. Le journalisme est le quatrième pouvoir et les hommes de pouvoir ne veulent pas partager avec les femmes. Plus un journal a d’influence sur l’opinion, plus ses dirigeants jouent l’entre soi masculin. La hiérarchie de l’information qu’ils imposent, les choix éditoriaux qu’ils font, impactent l’opinion. Les Inrocks ont fait passer pour un héros Bertrand Cantat, le meurtrier de Marie Trintignant, en lui offrant leur Une en 2010. Ils ont été critiqués pour cela et ne pouvaient pas ignorer l’impact de l’honneur fait à cet homme sur les violences faites aux femmes. Eh bien ils ont recommencé en 2017 et ont nié le fait que faire d’un meurtrier un héros pouvait avoir des conséquences le niveau de tolérance à ces violences . Ces violences sont nourrie par l’euphémisation, par les médias, des meurtres grimés en « crimes passionnels ». « Les mots tuent » explique Sophie Gourion

Est-ce que virer quelques Loleurs par-ci par-la changera les choix éditoriaux des Inrocks et consorts ? Cela fait des années que l’Association des femmes journalistes puis Prenons la Une militent pour des enseignements sur l’égalité des sexes dans les écoles de journalisme, sans succès. Une telle disposition avait été prévue dans la loi égalité réelle de 2014 mais la conférence des écoles de journalisme s’y était vigoureusement opposée et le législateur avait reculé. Le président de la conférence des écoles y voyait une « atteinte à la liberté ». Liberté de qui ? Liberté des dominants ? Liberté des harceleurs ?
Il semblerait que quelques écoles veuillent désormais dispenser des cours autour des questions d’égalité des sexes mais ce n’est pas encore généralisé.

Aujourd’hui, dans ces journaux, des résistants de la dernière heure font payer les lampistes du Lol lâchés sur la Toile sans filet de protection. Mais le problème du sexisme des médias est bien plus profond.

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