Masculin, féminin et management 

Françoise Héritier, qui a pensé le rapport entre les sexes, disait il y a quelques jours qu’il reste un « gigantesque chantier ». La question du « management féminin » en est un.

Françoise Héritier a tiré sa révérence le jour de ses 84 ans et reçoit d’innombrables hommages féministes. Cette grande intellectuelle, anthropologue, a eu beau démontrer toute sa vie avec brio que le masculin et le féminin étaient des constructions sociales aboutissant à la « valence différentielle des sexes », elle devait encore relever il y a quelques jours, en commentant “l’affaire Weinstein”, que c’était l’occasion de « repenser la question du rapport entre les sexes », et qu’il s’agissait là d’un « gigantesque chantier. »

Gigantesque, en effet. Car, parfois, les personnes les mieux intentionnées perpétuent la domination masculine, y compris quand elles veulent promouvoir les femmes.
Existe-t-il un management féminin ? C’est le sujet sur lequel j’ai été invitée à débattre lors d’un salon de management, mardi 14 novembre.  La question présuppose donc une définition du mot « féminin ».

Définir une femme, définir un homme, c’est assez simple : les caractéristiques biologiques suffisent. Féminin, masculin, ce sont des notions variables dans l’espace et dans le temps. Des notions floues supposant que les femmes peuvent s’autoriser à avoir certains types de comportements tandis que les hommes en auraient d’autres. Taper avec le pied dans un ballon serait masculin… mais cela devient aussi féminin à mesure que les terrains de football sont foulés par des filles. Porter le pantalon, c’était masculin… mais c’est devenu féminin, voire « très féminin », quand les stylistes André Courrèges et Yves Saint-Laurent l’ont décidé. Mais pas partout dans le monde.

Masculin/féminin, c’est le fruit d’une alchimie sociale élaborée par décrets successifs, pris par ceux qui ont le plus de pouvoir dans tous les recoins de la société.

Revenons au supposé « management féminin ». Les managers devant lesquels je m’exprimais ont une approche a priori bienveillante mais très piégée des qualités dites féminines. Les femmes seraient principalement « à l’écoute » et « multitâches » parce qu’elles s’occuperaient de la maison, des enfants, de leur travail… Outre le fait que des hommes peuvent être aussi à l’écoute et multitâches (un chef d’entreprise par exemple est au four et au moulin), une telle définition risque d’enfermer les femmes dans des fonctions qui nécessitent ces qualités prétendues féminines. Tandis que les hommes, pétris de qualités masculines faites d’autorité et de prise de décision, seraient orientés vers les postes de pouvoir.

La notion de féminité ne coïncide pas avec les compétences comportementales perçues comme nécessaires à un manager. Taper du poing sur la table, c’est masculin et viril. Si une femme s’avise de taper du poing sur la table ou se mettre en colère dans l’entreprise, elle sera traitée d’hystérique ou de « vrai mec », ce qui la plonge illico dans les affres de l’insécurité ontologique (“Quelle est mon identité ?”). Être « féminine », c’est au contraire être douce, gentille, à l’écoute, conciliante, au service des autres… Autant de qualités qui ont peu de chances de vous conduire dans un fauteuil de PDG (La sociologue américaine Lois P. Frankel a écrit un ouvrage au titre évocateur : Ces filles sympas qui sabotent leur carrière).

Le grand chantier à entreprendre se situe aux deux bouts d’une chaîne de malentendus. D’un côté, les femmes doivent prendre du recul sur les stéréotypes féminins et acquérir les compétences comportementales nécessaires au management. De l’autre, les organisations doivent aussi valoriser des compétences comportementales dites féminines. C’est ce que propose notre département LNN Formations.

 

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5 thoughts on “Masculin, féminin et management ”

  1. J’aurais aimé savoir comment les managers bienveillants que vous avez rencontrés ont réagi à votre (saine) remise en cause des stéréotypes autour des genres… et du management. Il devait y avoir un certain nombre d’hommes parmi eux, sans doute quelques femmes qui ont adopté le style “vrai mec” pour arriver à leur poste…

  2. à dire vrai, je n’ai pas réussi à convaincre tout le monde (mais presque) Une managere est quand même venu me dire à la fin qu’elle continuait à croire à la supériorité du management féminin parce que chez elle, elle s’était toujours occupée de tout tout en ayant une carrière de cadre pendant que son mari voyageait…. ça rend modeste

  3. Hello !
    Je souhaite simplement pouvoir incarner une certaine forme de pouvoir , pouvoir changer le monde tout en restant moi meme , et je tiens a etre différentes des hommes meme si j assume mes parts de masculinite aussi
    Bref inne ou acquis je souhaite etre moi meme a tous le niveaux de la hierarchie et de la societe !

    1. Je crois en effet que tant que nous qualifierons notre (les femmes) management ou leadership de management ou leadership “féminin” ou “au féminin”, nous continuerons de créer une catégorie à part pour ces compétences, catégorie “féminine” que nous ne sommes pas à la veille de voir considérée comme étant supérieure – 1/ parce qu’elle ne l’est pas (ni inférieure) et 2/ parce que comme nous le savons, la déconstruction des stéréotypes de genre va encore prendre quelques décennies…

      Alors dans une stratégie de petits pas et de grands pas vers l’égalité, s’en tenir au leadership et au management “tout court” me semble indiqué. D’ailleurs personnellement je préfère comparer mon leadership “tout court” à celui d’un homme…

      Quoiqu’il en soit c’est une discussion intéressante !

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