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« L’homme qui répare les femmes » censuré en RDC

par Marina Fabre
    Thierry Michel, Denis Mukwege et Colette Braeckman, en mars 2015 à Bruxelles

Thierry Michel, Denis Mukwege et Colette Braeckman, en mars 2015 à Bruxelles

Evoquer le viol comme crime de guerre pose toujours problème en RDC. Le gouvernement interdit la diffusion du film « L’homme qui répare les femmes – La colère d’Hippocrate », portrait de Denis Mukwege. (Mise à jour, 19 octobre : le gouvernement de RDC a levé cette interdiction).


 

Ce sera finalement la censure pour « L’homme qui répare les femmes – La colère d’Hippocrate » de Thierry Michel et Colette Braeckman.
Ce documentaire met en lumière le travail du Docteur Mukwege, lauréat 2014 du « prix Sakharov pour la liberté de l’esprit », qui se bat contre le viol comme arme de guerre en RDC (République démocratique du Congo). Face au nombre croissant de femmes violées, le gynécologue a dû se spécialiser dans la reconstruction vaginale et dénonce, au quotidien, les atrocités commises.


Mise à jour
: Le gouvernement congolais s’est finalement ravisé. Lundi 19 octobre, selon l’AFP, Lambert Mende, ministre de la Communication et des Médias, a indiqué à la télévision publique la levée de l’interdiction de diffusion du documentaire. Le gouvernement aurait admis « l’utilité du film » pour accompagner « les efforts de la République démocratique du Congo et de la communauté internationale pour lutter contre le fléau des violences sexuelles ».
 

Il déclarait en mars dernier : « Les hommes violent en toute impunité. Rien n’est fait pour les arrêter. Aujourd’hui les violences se spécialisent : avant nous soignions essentiellement des femmes, maintenant ce sont aussi, et de plus en plus, des bébés ».

Les Nouvelles NEWS avaient alors rencontré le Dr Mukwege et les réalisateurs à Bruxelles. Ces derniers assuraient avoir reçu l’autorisation de tournage. Colette Braeckman soulignait : « Les autorités congolaises nous ont laissé travailler, elles étaient bien averties du projet, il n’y a pas eu de problème. On ne les a pas prises en traitre. Je ne crois pas qu’elles seront surprises par le film, c’est une réalité qu’elles connaissent très bien. » Et de poursuivre avec optimisme : « J’espère même que ce cri qui réclame la fin de l’impunité sera partagé par les autorités elles-mêmes et pourra donner des arguments à ceux qui veulent accélérer le cours de la justice. » Thierry Michel espérait d’ailleurs faire le tour des provinces congolaises afin de présenter le film : « Le seul obstacle, ce serait la censure. »

Aujourd’hui, c’est la douche froide. Dans un communiqué publié le mercredi 2 septembre, date d’annonce de la censure, le réalisateur dénonce : « L’interdiction de la diffusion programmée de ce film est une manière de bâillonner en RDC sa parole (NDRL : du Docteur Mukwege) et celles des victimes de ces guerres et tragédies que le pays vit depuis 20 ans. » Pour le ministre congolais de la Communication, Lambert Mendé, l’interdiction se justifie puisque le film « porte atteinte à l’honneur de l’armée ». Dans une interview accordée à TV5 Monde – co-producteur du film – Thierry Michel se défend : « Il vise en particulier un commentaire du documentaire selon lequel j’accuserais des soldats de viols. Or, ce n’est pas moi mais des rapports de l’ONU que je cite. Des exactions graves des droits de l’Homme avérées par les témoins qui parlent dans le film. Les autorités doivent trouver que le film donne une mauvaise image du pays. »

Le 31 mars, les forces armées du pays avaient pourtant reconnu implicitement la situation, en signant une déclaration contre les viols de guerre impliquant une « politique de tolérance zéro ».

Lire : « Pas de géant » contre les violences sexuelles de guerre en RDC

En mars dernier, le réalisateur mettait un point d’honneur à ce que le film reflète la réalité. « On ne fait pas de la diplomatie, le film n’est pas là pour plaire aux autorités. Nous sommes là en tant que journaliste, réalisatrice et activiste. Je reviens avec un sentiment profond de honte, de colère contre la communauté internationale. Qu’on ne vienne pas nous dire comme en 45 : « Nous n’étions pas au courant. »

« Se taire lorsque l’autre souffre, ce n’est pas possible »

L’ambition du Dr Denis Mukwege est claire : réveiller la communauté internationale, faire que ces crimes sortent de l’ombre et ne soient plus commis en toute impunité. Cette censure n’est qu’une partie des menaces et intimidations qu’il subit au quotidien. Malgré des attaques perpétuelles dont trois attentats dans lesquels il perd un de ses proches, il reste. Le but : qu’il s’exile.

Le Docteur Mukwege nous avouait en mars dernier : « Il arrive que vous vous disiez ‘Ce n’est pas possible, je ne peux pas continuer à vivre dans cette peur’. Je reçois des menaces écrites, des menaces par téléphone, des intimidations permanentes mais je sais, d’un autre côté, que l’objectif est d’arriver à ce que je me taise. Moi je me dis : Se taire lorsque l’autre souffre, ce n’est pas possible. C’est une responsabilité commune de pouvoir se protéger mutuellement. On peut fermer les bagages, se dire : ‘Je m’en vais’. Mais est-ce qu’on aura une bonne conscience là où on va se cacher quand on sait ce qui est en train de se passer pour ces bébés innocents ? »

Le réalisateur Thierry Michel, spécialiste des documentaires sur l’Afrique, est habitué à la censure. Ses derniers films Moïse Katumbi, foot, business & politique ou encore L’irrésistible ascension de Moïse Katumbi sont interdits de diffusion dans plusieurs pays : « C’est vrai que les Congolais ne peuvent pas télécharger mes films en entier. Cela prend déjà une heure pour télécharger une bande-annonce, quand il n’y a pas de coupure de courant ! Mais le piratage fonctionne très bien en Afrique et c’est une chance pour nous car cela rend ces images visibles. Evidemment cela reste dans le circuit informel. »

Un chef de guerre devant la Cour pénale internationale

Pendant ce temps, le procès d’un chef de guerre congolais s’est ouvert mercredi 2 septembre devant la Cour pénale internationale à La Haye (Pays-Bas).
Bosco Ntaganda, qui dirigeait au début des années 2000 l’Union des patriotes congolais, une milice rebelle dans la province d’Ituri, dans l’est du pays, est accusé de 13 chefs crimes de guerre et 5 chefs de crimes contre l’humanité (meurtre et tentative de meurtre de civils ; viol ; esclavage sexuel ; persécution ; et transfert forcé de populations).

Lire aussi : La justice face aux viols de guerre

 

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