La « diffamation des religions » ne fait plus partie du vocabulaire du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU. Dans une nouvelle résolution relative à la liberté de croyance, l’Organisation de la conférence islamique (OCI) a abandonné cette approche, qui était la sienne depuis plus de 10 ans. Et qui justifiait des lois sur le blasphème liberticides. Les défenseurs de la liberté d’expression se réjouissent.
C’est un changement de position radical de la part de l’Organisation de la conférence islamique (1). Après plus de 10 ans passés à imposer, à l’ONU, le concept de « diffamation des religions », elle a choisi de l’abandonner. Ce virage s’est concrétisé, jeudi 24 mars, au Conseil des droits de l’Homme des Nations Unies. Les États membres y ont adopté – sans vote, par consensus – une résolution, présentée par le Pakistan au nom de l’OCI, relative à la liberté de religion ou de croyance. Une résolution où ne figure plus cette notion, extrêmement controversée, de « diffamation des religions ».
Nombre d’organisations de défense de la liberté d’expression saluent ce consensus. « Groundbreaking » – révolutionnaire – est le mot qui revient le plus chez les ONG anglophones pour qualifier ce changement. Dans un communiqué, Hillary Clinton y voit « un pas en avant significatif dans le dialogue global contre l’intolérance, la discrimination et les violences fondées sur la religion ou la foi ». La secrétaire d’État salue les efforts « constructifs » de l’OCI.
En quoi est-ce un bouleversement ?
Depuis 1998, l’ONU et son Conseil des droits de l’Homme avaient intégré le concept de « diffamation des religions » défendu par l’OCI. Ses opposants, occidentaux en tête, n’étaient pas majoritaires.
Ce concept étant reconnu par l’ONU, plusieurs États ont pu s’y référer pour justifier des lois sur le blasphème, qui ont engendré des violations des droits humains et nourri les extrémismes. Dans un récent rapport, l’organisation Human Rights First (HRF) a relevé 70 cas, dans 15 pays, où l’institution de lois sur le blasphème a conduit à des attaques, des meurtres, des détentions arbitraires et des condamnations pouvant aller jusqu’à la peine de mort. Utilisé pour museler des prises de position laïques, ou des minorités religieuses, le concept de « diffamation des religions » va ainsi à l’encontre du droit international sur la liberté d’expression, jugent les ONG.
Pour la première fois depuis des années, cette formulation disparaît donc du vocabulaire de l’ONU. La marque d’une nouvelle approche, se réjouissent les défenseurs de la liberté d’expression. Dans sa résolution (de 3 pages, ici en anglais), en termes soigneusement choisis, le Conseil exprime sa profonde inquiétude face à « la stigmatisation des personnes en raison de leur religion ou de leurs croyances », s’inquiète que l’intolérance religieuse et « les stéréotypes négatifs sur les individus (…) continuent de s’étendre partout dans le monde », ou encore « reconnaît que le débat public d’idées, ainsi que le dialogue interculturel et interreligieux » est le meilleur rempart contre l’intolérance. Dans ses formulations, la résolution « se concentre sur la protection des individus, plutôt que sur celle des religions », résume Tad Stahnke, de HRF.
Pourquoi ce revirement ?
D’intenses tractations diplomatiques ont eu lieu, ces dernières semaines, autour du texte de cette nouvelle résolution. Et notamment entre les États-Unis et le Pakistan. Pour Human Rights First, deux raisons principales expliquent cette nouvelle approche de l’OCI. Un mouvement de fond, d’abord : le soutien au concept de diffamation a perdu du terrain ces derniers mois à l’ONU. Plusieurs pays (l’ONG cite ainsi l’Argentine, les Bahamas, les Barbades, Fidji, la Corée du Sud, les Iles Salomon, le Mexique, l’Uruguay et la Zambie) ont changé de position, pour s’y opposer désormais.
De plus, de récentes éruptions de violence, médiatisées internationalement, ont mis en avant les conséquences potentiellement désastreuses des lois sur le blasphème. Cela a été le cas en Indonésie, théâtre d’affrontements interreligieux, ou au Pakistan avec les assassinats, en janvier et mars 2011, du gouverneur Salman Taseer et du ministre Shabhaz Bhatti, qui tous deux avaient dénoncé les abus de la loi sur le blasphème en vigueur dans le pays.
Et maintenant ?
Et ce nouveau texte ne signifie pas la fin des lois nationales sur le blasphème. « C’est un début », estime Tad Stahnke. Désormais, « les États doivent aller plus loin en adoptant des mesures pour combattre les violences et les discriminations fondées sur la religion et les croyances ».
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Un Conseil plus ferme
Le Conseil des droits de l’Homme sortirait-il de sa torpeur ? Le mois dernier, il a agi rapidement pour exclure de ses rangs la Libye de Kadhafi. C’était la moindre des choses, mais cela n’allait pas de soi. Jeudi 24 mars, outre la résolution sur la religion, ses membres ont pris une autre décision inédite. Le Conseil a approuvé la nomination d’un rapporteur spécial pour examiner la situation des droits de l’Homme en Iran. Toutefois, Téhéran ne coopérera pas : il s’est aussitôt opposé à cette position, qualifiée d’« injuste, injustifiable, et totalement politique ». La nomination d’un rapporteur pour l’Iran, proposée par l’Union européenne et soutenue par le Etats-Unis, a été approuvé par 20 voix contre 7, et 14 abstentions (le Pakistan, la Chine ou la Russie ont voté contre). Un vote obtenu « malgré les menaces et les tentatives de corruption auprès de plusieurs délégations du Conseil des droits de l’homme par les autorités iraniennes », souligne Reporters sans Frontières.
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Image : 15ème session du Conseil des droits de l’Homme, septembre 2010
?(1) L’Organisation de la conférence islamique, OCI, regroupe 57 États membres. C’est le seul groupe d’influence onusien à caractère religieux assumé. Et son influence soulève des inquiétudes.
