« Petite menteuse », « pas besoin de violer » : les fables backlashs de la semaine

par Isabelle Germain

L’autrice de « la petite menteuse » est dans tous les médias, Emmanuelle Seigner défend son mari Roman Polanski. Et les idées qui sapent les avancées féministes reprennent place dans l’opinion.

Deux fables antiféministes se propagent à grande vitesse sur les ondes. Leurs autrices ne veulent pas paraître mal intentionnées, mais elles donnent une matière en or à ceux qui aiment instiller dans l’opinion des idées antiféministes.

Il était une fois une menteuse...

Pascale Robert-Diard, chroniqueuse judiciaire au journal Le Monde passe d’émissions de télévision à interviews radio ou presse papier pour parler de son premier roman « La petite menteuse » (L’Iconoclaste). Son éditeur présente le livre et son personnage principal, Lisa, ainsi : Adolescente, elle a une « sale réputation » au lycée et en souffre. Puis « … Lisa n’a plus d’issue pour sortir de son adolescence troublée et violente. Acculée, elle finit par avouer (sic !) : un homme a abusé (re-sic !) d’elle. »

[Passons vite sur le vocabulaire : « avouer » doit être employé pour signifier qu’une personne reconnaît une faute, pas quand elle est victime, et on « abuse » éventuellement du chocolat, mais un viol est un viol.]

Suite de la description : « Les soupçons se portent sur Marco, un ouvrier venu faire des travaux chez ses parents. En première instance, il est condamné à dix ans de prison. » Puis l’adolescente avoue à son avocate qu’elle a menti et cette dernière « commence le procès le plus périlleux de sa carrière : défendre une victime qui a menti. »

Le roman est peut-être un chef-d’œuvre de littérature, la mécanique qui pousse l’adolescente à mentir est probablement bien analysée, là n’est pas le problème. Le problème est l’impact de la promotion du livre sur l’opinion qui entend, ad nauseum, la petite musique de la plaignante pour viol forcément menteuse. Une pièce de plus dans un jukebox qui joue de plus en plus fort. Outre ses passages dans les plus grands médias, l’autrice est en lice pour le Goncourt et d’autres prix littéraires.

Le roman est inspiré d’une histoire vraie, puisée dans les… 2 à 4% de situations dans lesquelles la personne portant plainte pour viol ment. Pascale Robert-Diard, a voulu décortiquer la fabrique de la victime idéale et du coupable idéal. Des processus analysés dans moults fictions ou documentaires qui pointent les préjugés construits, entre autres, par les médias.

Sur le thème du coupable, ou de la victime, idéal.e, Pascale Robert-Diard aurait pu bâtir un roman autour d’une histoire de victime de viol injustement condamnée pour dénonciation calomnieuse et écrire le roman d’un « grand violeur-menteur » à la place de « petite menteuse ». Mais elle n’aurait sans doute pas rencontré le même succès. Si elle avait bâti un roman autour d’un violeur menteur, elle aurait illico été cataloguée « féministe victimaire » inapte à la grande littérature. Avec « la petite menteuse » elle est du bon côté. Du côté de ceux qui racontent la fable des accusés de viol présumés innocents et des plaignantes présumées menteuses. Du côté de ceux qui racontent cette fable dans les médias et influencent l’opinion publique.

Sur France Inter mardi 19 octobre, l’autrice déclarait « Quand l’opinion publique envahit les prétoires, elle fait des dégâts considérables. » Mais cela fait bien longtemps que l’opinion publique envahit les prétoires, les commissariats de police et gendarmeries… Pas l’opinion #Metoo. Une opinion publique nourrie de ce que l’on appelle désormais la « culture du viol », cette fable qui transforme les victimes en coupables et les agresseurs en victimes. Cinq ans après #MeToo, les chiffres des condamnations pour viol montraient que « la libération de la parole des femmes » n’avait, pas vraiment influencé les prétoires. 0,6% des viols déclarés par des personnes majeures ont fait l’objet d’une condamnation. Quand les victimes portent plainte, moins d’un agresseur sur trois fait l’objet de poursuites… Les victimes de viol n’avaient pas besoin d’un tel roman pour ne pas être entendues.

Il était une fois un Apollon

« Il n’avait besoin de violer personne ». L’autre fable sur le viol a été propulsée cette semaine dans bien des titres de journaux par Emmanuelle Seigner, épouse du réalisateur Roman Polanski… Elle était invitée à l’émission « Sept à Huit » sur TF1 le dimanche 16 octobre pour parler de son ouvrage, Une vie incendiée, qui donne sa version de l’affaire Polanski. Et ce fut une sorte d’ode au viol voire à la pédocriminalité sur les ondes, reprise dans moult journaux. « Quand j’ai connu mon mari, toutes les jeunes filles voulaient coucher avec lui. C’était un truc de dingue, c’était fou ! Il avait 52 ans mais avait l’air d’en avoir 30, il attirait énormément et je pense qu’il n’avait besoin de violer personne », a déclaré l’actrice de 56 ans mariée avec le réalisateur de 89 ans.

Le fait qu’il soit poursuivi par la justice des Etats-Unis pour avoir, en 1977, violé et drogué une adolescente de 13 ans ? Un détail ! « Treize ans c’est jeune bien sûr, mais c’était une époque très permissive. Le rapport à l’âge a aussi beaucoup changé. À l’époque, on louait la lolita, on la célébrait. Donc moi, ayant commencé ma carrière de mannequin à 14 ans, ça n’était pas une histoire qui me choquait » dit-elle.

Si des internautes se sont montré.es extrêmement choqués par ces propos, les médias les ont repris avec force gros titres sur «Toutes les femmes voulaient coucher avec lui, il n’avait besoin de violer personne» comme ici Le Figaro.

C’est ainsi que l’écume des médias nourrit l’opinion de sexisme.

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