Accueil Médias Pour en finir avec la maltraitance journalistique des violences en Belgique

Pour en finir avec la maltraitance journalistique des violences en Belgique

par Isabelle Germain

Euphémismes, psychologisation des auteurs et des victimes de violences sexistes… Le traitement journalistique des violences faites aux femmes dépolitise la question. L’AJP se mobilise.


Que font les médias d’information quand une femme est assassinée par son conjoint, son ex, ou subit des violences sexuelles ou sexistes ? Un traitement trop léger pour que le phénomène soit pris au sérieux. Ils en font un simple fait divers le plus souvent. C’est vrai en France, c’est vrai aussi en Belgique. L’association des journalistes professionnels (AJP) belge vient de réaliser une étude approfondie sur ce traitement médiatique et élabore une série de recommandations, comme l’avait fait « Prenons la Une » (voir : Pour en finir avec le « crime passionnel »)

La recherche réalisée par l’Université catholique de Louvain (UCL), a été financée par le ministère des Droits des femmes et de l’Égalité des chances dans le cadre de l’assemblée participative « Alter Égales » avec le partenariat de: SOS Viol, le Collectif des femmes et l’ASBL Solidarité femmes.

120 articles parus dans 6 quotidiens francophones belges ont été étudiés sur 12 jours : 6 dates aléatoires et 6 jours spécifiques autour du 8 mars, dédié aux droits des femmes et du 25 novembre, dédié aux violences genrées.

Et c’est autour de ces deux jours spécifiques que les violences sont le moins souvent traitées en « fait divers » et plus souvent en « phénomène de société ».

Le reste de l’année, les violences sont majoritairement des faits divers traités sous forme de « brèves ». Les victimes sont peu décrites, sauf quand il s’agit de célébrités. Tandis que les auteurs sont plus souvent décrits et les articles s’appesantissent sur leur « mal-être ». Les raisons invoquées par les auteurs des violences sont souvent reprises telles quelles (ivresse, rupture amoureuse…) sans autre forme d’analyse de la part de ceux qui rapportent les faits.

Les écritures journalistiques occultent le fait de société que sont les violences faites aux femmes. Les récits sont truffés d’euphémismes : « gestes déplacés », « drôle de mésaventure »… Des éléments sur la tenue vestimentaire ou le comportement de la victime donnent parfois l’impression d’excuser la violence. La psychologisation des victimes et des auteurs dont est parfois décrite la personnalité, la maladie ou les conditions de vie « cachent les véritables causes du phénomène en dépolitisant le débat.» Et en faisant oublier que « les violences faites aux femmes sont le résultat des rapports sociaux de sexe inégalitaires »

 L’AJP avance sept recommandations aux journalistes
1. Traitez les questions de violences faites aux femmes non pas comme des « faits divers », mais bien comme un grave problème de notre société. En les identifiant par exemple comme des violences machistes.

2.Soyez attentif-ve au choix des mots et des images. Eviter de  rendre invisible, de minimiser, moquer, banaliser ou encore tronquer la réalité des violences

3. Évitez la victimisation secondaire. Les auteurs de violences n’ont pas à être « excusés » par leurs sentiments (passion, amour, etc.) ni leurs actes minimisés ou traités de manière « romantique ». 

4. Réfléchissez à la pertinence d’éléments de détails. Les femmes ne sont pas responsables des violences qu’elles subissent. Les précisions portant sur les vêtements, le physique ou les habitudes de vie de la victime, qui induisent qu’elle peut être responsable de son agression doivent être évitées

5. Respectez les demandes des victimes. Les victimes doivent aussi être respectées dans leur choix de rester anonymes ou non.

6. Les victimes ne sont pas des personnes passives. Il est utile de relater ce que les victimes ont mis en place pour se défendre et tenter d’échapper à leur agresseur.

7. Utilisez les expertises de terrain et les ressources disponibles. Les associations de soutien aux femmes victimes de violences disposent d’une expertise de terrain importante.

Le travail de l’AJP va-t-il infuser le paysage médiatique belge ? En France, force est de constater qu’il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. Au début du mois, « l’affaire Jean-Vincent Placé » a été l’occasion de montrer que le traitement journalistique des agressions sexistes est bien plus doux que celui des injures racistes par exemple, bien que les deux soient pareillement traités par la loi (voir “Importuner” ou “agresser” ? Injures sexistes minimisées dans l’affaire Placé) En janvier dernier, le meurtre d’Alexia Daval par son compagnon a été requalifié par les médias en « accident » ou « dispute qui a mal tourné » (voir Meurtre d’Alexia Daval : les mots tuent aussi) 

Le Trumblr  « Les mots tuent » de Sophie Gourion est alimenté en permanence de nouveaux articles qui illustrent parfaitement ce que décrit l’étude Belge. Dernier en date : « le coiffeur avait la main leste sur sa compagne » où il est question d’hématomes, de traces d’étranglement et de tympan percé… On peut y lire moult exemples de psychologisation des auteurs, et autres euphémismes  et justifications comme « fou de jalousie » ou « drames passionnels.» Il est temps que les médias entendent les messages de l’AJP et que les Etats les y encouragent.

Le conseil de l’Europe et les médias
La Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique (Convention d’Istanbul) prévoit que les Etats encouragent les médias à contribuer à la prévention de la violence à l’égard des femmes.

Lire aussi dans Les Nouvelles NEWS

En Europe, peu de chiffres, peu de violence ?

L’immunité amoureuse dans la presse

Le “drame familial” camoufle encore les crimes

« Drame familial » mais « menace de crime ou délit »

Concours de victimes… et à la fin c’est l’omerta qui gagne

Partager cet article

A VOUS DE JOUER

o Vous appréciez nos articles ?
o Vous voulez partager l’information pour que tout le monde ouvre les yeux sur l’inégalité des sexes ?
o Vous considérez que l’égalité dans les médias est la mère de toutes les batailles pour l’égalité ?
o Vous savez qu’un journal indépendant et de qualité doit employer des journalistes professionnels ?
Si vous avez répondu oui à une de ces quatre questions, faites un don pour financer l’information. Ce don est défiscalisé à 66 %. (Un don de 50 € vous coûte en réalité 17 €)

JE FAIS UN DON

0 commenter

Laisser un commentaire