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Procès Cottrez, le poids des mots

par Marina Fabre

Dominique Cottrez, sujet médiatique malgré elle, accusée d’avoir étranglé ses huit nouveaux nés, est disséquée par la presse. Ce serait un « crime éminemment féminin ». Une criminelle, une odieuse sage-femme et un mari qui n’a rien vu. On ne parle pas de « viol conjugal »…


 

Dominique Cottrez a été condamnée à 9 ans de prison par les jurés de la cour d’assises de Douai, pour avoir tué huit de ses nouveau-nés, dont les corps avaient été découverts en 2010. Le procès aura été largement couvert par la presse. Avec quels regards ?

D’abord, il y a le choix des mots. L’Express parle de « mère infanticide », de nombreux journaux évoquent l’« octuple infanticide ». Mais « infanticide » est-il le meilleur terme pour décrire la situation de Dominique Cottrez ? Certains, en débat sous-jacent, lui préfèrent celui de néonaticide : il correspondrait plus précisément à Dominique Cottrez qui a tué les huit nouveaux-nés juste après avoir accouché. Il ne s’agit pas ici de déshumaniser des êtres humains mais de noter qu’il y a une différence entre néonaticide et infanticide, notamment dans la psychologie du geste – la mère n’a pas élevé ses enfants, il est plus probable qu’il soit pratiqué dans un moment de panique selon certains experts psychiatriques. Cette distinction existe également dans le droit britannique, comme l’a rappelé l’avocate de l’accusée, et la grande majorité des coupables de néonaticide sont condamnées à une mise à l’épreuve plutôt qu’à une peine de prison.

Ensuite il y a la description de l’accusée. De fait, Dominique Cottrez est obèse, un détail qui n’en est pas un puisqu’il explique comment elle a pu cacher ses huit grossesses à son mari et à son entourage. Une caractéristique donc nécessaire que la presse a tenu (mais vraiment tenu) à préciser, quitte à stigmatiser les personnes souffrant d’obésité : « un esprit fin dissimulé dans un corps obèse » note Le Figaro ; « celle qui a caché à tout le monde ses huit grossesses dans sa montagne de chair », écrit Le Monde qui n’en a pas fini avec les jeux de mots : « Cottrez : le surpoids du silence » titre Pascale Robert-Diard, avant d’ajouter : « Une femme – est-ce d’ailleurs une femme que l’on regarde ou un corps, un magma de chair ? ». Cette apparence physique, justement, c’est l’avocat de Dominique Cottrez, Me Breton, qui n’a de cesse de la mettre en avant pour justifier ses actes : à l’origine, une sage-femme qui la traite de « gros boudin » et qui lui dit : « Faut retirer le gras du passage », une sage-femme qui la traumatise et la stigmatise en raison de son obésité.

« Pierre-Marie Cottrez ne ment pas »

Si la sage-femme qui a humilié l’accusée est abondamment citée et critiquée, un autre personnage, plus proche, l’est beaucoup moins. Il s’agit d’un des principaux sujets de ce procès, le mari, Pierre-Marie Cottrez : comment n’a t-il pu remarquer les huit grossesses de sa femme ? Comment ne pas avoir vu qu’elle perdait les eaux dans le lit ? Dans Le Nouvel Obs, Elsa Vigoureux rapporte que Pierre-Marie Cottrez (qui n’est pas sur le banc des accusés) a « enduré » les questions des magistrats. « On ne parlait pas », « Je ne me suis vraiment rendu compte de rien », « Je n’ai jamais fait attention au contenu des sacs », cite la journaliste. « Il n’a jamais vu les sacs contenant les bébés dans le panier à linge, non. Il y avait une odeur, oui… Ses pieds, il pense. Le matelas était souillé, c’est vrai. Mais il faut dire qu’il lui arrivait ‘de pisser au lit’ » remarque t-elle ; avant de conclure : « Pierre-Marie Cottrez ne ment pas ». Une affirmation qui sonne comme une sentence : « Qu’aurait-il pu remarquer de « particulier », d’ »anormal » chez sa femme ? Elle cachait un état, celui des grossesses, qui était en réalité quasi permanent : Dominique Cottrez a été enceinte au moins dix fois entre 1986 et 2000, soit près d’une fois par an ».

Le terme de viol conjugal est comme absent.

Un parti pris sans nuance alors même que quelques doutes persistent, comme le note L’Express : « Autre interrogation en suspens : qui a déplacé, du grenier au jardin, les sacs contenant les deux premiers bébés tués ? Dominique Cottrez dit ne pas les avoir bougés. “Si c’est votre mari, il a été lâche, il ne vous en a même pas parlé. Si c’est votre père…” En sanglots, la mère infanticide lâche : “Il a voulu me protéger” ». Dans Libération, Ondine Millot note également des incompréhensions : « Dans son sommeil alourdi par la boisson, il (Pierre-Marie Cottrez) entendait « si le chien quittait le lit. Mais pas quand sa femme a perdu les eaux à côté de lui » .

Une femme dont on décortique sans cesse le comportement et qui révèle que son mari la « réveillait la nuit pour avoir des rapports sexuels et qui la ‘forçait un peu’ quand elle ne voulait pas » note Ondine Millot. « Pierre-Marie Cottrez (…) lui imposait trois rapports sexuels par semaine », selon Le Figaro. Un élément important que tous les médias n’ont pas repris alors qu’il permet de comprendre, autant que son obésité maintes fois répétées, l’attitude de l’accusée. Le terme de viol conjugal est comme absent.

« Un crime éminemment féminin »

Un autre enjeu se distingue dans ce procès : Dominique Cottrez doit-elle payer plus parce qu’elle est une femme ? Cette question, à priori désuète, ne l’est pourtant pas pour l’avocat de la partie civile Eric Vaillant pour qui, être une femme, mais surtout une mère, semble aggraver le crime. Un crime qu’il juge « éminemment féminin » et pour lequel il a choisi d’être accompagné par une magistrate femme (mais pas dans un souci de parité) : « C’est peut-être sexiste, mais j’ai pensé qu’avoir une femme à mes côtés était important », rapporte 20 Minutes. Dans cette veine, l’accusation joue sur la corde sensible et en appelle à Yves Crespin, représentant l’association l’Enfant Bleu qui s’est portée partie civile. Libération raconte : « il est venu à la barre avec, en main, les photos des cadavres des bébés, qu’il a posées non loin de l’accusée. Ainsi posté, il a hurlé “au nom des femmes qui ne peuvent pas avoir d’enfants”, parlé de “solution finale”, conclu sur la “criminelle infâme” ».

De fait, personne ne peut nier que Dominique Cottrez ait commis des crimes mais un homme, en cas d’infanticide, aurait-il eu droit aux mêmes traitements ? Le plus souvent les pères infanticides qui font grand bruit dans la presse disent se venger d’une femme qui voulait les quitter. Un homme aurait-il eu droit à une remarque comme celle d’Elsa Vigoureux dans L’Obs : « C’est le monde à l’envers d’une mère qui couve ses secrets comme les cadavres de ses enfants » ?

 

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4 commentaires

Blandine 3 juillet 2015 - 09:32

Merci pour cette analyse qui tranche de ce qu’on peut lire partout.
Merci de ne pas avoir cédé à la grossophobie médiatique !

Quand je dis qu’une femme est à vif au moment de sa grossesse, son accouchement, en post partum immédiat, et que certaines phrases du corps médical « dites sans volonté de faire mal » (alors pourquoi balancer de telles vacheries ?) peuvent nuire et détruire …

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Anomae 6 juillet 2015 - 08:08

Merci pour cet article et la précision sur le terme de néonaticide. Le droit français devrait évoluer. Les maris qui ne voient rien, c’est quand même une constance dans les affaires comparables de ces dernières années. Les tribunaux les croient sur parole, et ne les ramènent pas à leur responsabilité d’époux, de partenaire sexuel, de père. Alors que les responsabilités de la (mauvaise) mère, sont une évidence qui ne se discute pas….
Malgré tout, j’ai moi le sentiment que si ç’avait été un père qui avait tué successivement ses 8 bébés, le verdict aurait été plus lourd. Mais peut-être que je me trompe.

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taranis 6 juillet 2015 - 10:42

L’infanticide dans le sens du meurtre à la naissance, est signalée depuis longtemps en Chine, en Inde et dans de nombreux autres pays asiatiques, et maintenant importée en UE. Elle concerne particulièrement les petites filles en raison de la préférence masculine. Maintenant si c’est plus souvent la femme qui est l’exécutrice c’est parce que elle est coupable de sa « mauvaise » maternité et que les Males sont ses juges (lui pour être relaxé doit prouver qu’il agit en substitut en cas de manquement pour restaurer l’ordre patriarcal) …Partout dans le monde les femmes sont dépouillées de leurs droits sexuels et génésiques , condamnées à la maternité obligatoire mais c’est l’homme qui décide de la vie souvent il s’efface mais le jugement moral ne le fait jamais coupable …L’opposé de cette logique les femmes qui se voient forcées de mener à terme des grossesses à haut risque ou non voulues, soumises aux injonctions dites « pro-vie » qui obligent les femmes à risquer leur vie et leur santé pour avoir des bébés – souvent au risque de leur vie à tous les deux – ou contraignent les femmes à renoncer à leur conscience et à leur liberté d’avoir des enfants qu’elles ne veulent pas et dont elles ne peuvent s’occuper – des enfants qui seront à haut risque de connaître une vie de pauvreté ou de santé déficiente ou mener à l’infanticide par l’isolement d’une femme dans une société patriarcale moralisatrice et aveugle Consentement, contraception, rapports protégés et au bout avortement si tous cela ne pesait pas sur nos vies il n’y aurait pas ces mères désespérées , désaxées pour finir déséquilibrées… et sans aucun doute criminelle puisque la vie commence à la naissance….

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09 Aziza 9 juillet 2015 - 16:19

Il faudrait souligner l’énorme contradiction dans le traitement médiatique des infanticides, à l’endroit , en effet des époux et pères. Quand ce sont eux qui tuent des enfants déjà grands, qu’ils ont élevés, qui ont une vie et des projets, ce sont eux que l’on plaint! Les pauvres chéris « n’ont pas supporté la séparation », et là, on explique qu’ils ne sont pas différents des mères, et tiennent autant à leurs enfants….la différence étant que les meurtres d’enfants pour motif de divorce sont le triste apanage des pères, à quelques très rares exceptions prés. Lorsque c’est la mère qui tue des nouveaux nés à la suite de viols répétés, cette fibre paternelle disparait: l’homme n’est subitement « que » le père,; il n’a rien vu, n’est pas coupable…sauf de viol. Car enfin, si « exiger  » des rapports sexuels n’est pas un viol; qu’est ce que c’est ? Et comment se fait il que des associations comme SOS femmes et Violence ne se portent pas partie civile contre le père, par exemple ? Ce n’est peut perte pas juridiquement possible. Quelqu’un peut m’éclairer?

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