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Quand le sexisme des médias est dénoncé

par Isabelle Germain

Céline Calvez à l’AN

Une mission parlementaire sur la place des femmes dans les médias en temps de crise ? Pluie d’attaques sexistes. Le « male gaze » est pourtant à bout de souffle.

« Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt » dit un proverbe chinois qui s’applique à chaque ambition féministe. Et l’ambition de partager la parole, donc le pouvoir, entre hommes et femmes irrite particulièrement les conservateurs qui préfèrent regarder le doigt qui montre le sexisme. Dernier épisode : la secrétaire d’Etat à l’Egalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, a confié à la députée Céline Calvez une mission sur « la place des femmes dans les médias en temps de crise ».  Son but : analyser la situation et « formuler des propositions pour s’assurer de leur représentativité. » Cette mission fait suite à la énième une d’un média demandant seulement à des hommes de penser le monde. (voir : ILS PENSENT LA GUERRE, ELLES PANSENT LES BLESSURES : LE MONDE SELON LES MÉDIAS)

Une initiative critiquée ou méprisée, comme toujours quand on met en évidence le sexisme des médias. Entre indifférence polie et franche hostilité. Le directeur des rédactions du Parisien, mis en cause pour cette Une s’est contenté de regretter une « maladresse » et ses confrères des médias « mainstream » ont annoncé la mission Calvez sans autre forme de remise en question. Indifférence polie. Mais sur les réseaux sociaux et dans les médias ultra-conservateurs, ce fut plutôt un déferlement d’hostilité.

Après les attaques personnelles visant la secrétaire d’Etat, les commentateurs zélés tiennent à dire qu’il n’y a rien de plus futile que la question de l’égalité des sexes. Beaucoup d’internautes ont pris le temps de dire, d’écrire qu’une telle mission était une perte de temps. D’autres ont plaidé la perte d’argent. Et toujours le questionnement ironique incontournable des opposants à l’égalité des sexes : n’y-a-t-il rien de plus prioritaire ? Autre déferlement d’arguments bidons contre l’égalité : citer une ou deux femmes qui n’ont pas été à la hauteur de leur tâche dans les sphères du pouvoir pour en faire une généralité…. Sans se demander si le même argument ne pourrait pas être utilisé contre les hommes au pouvoir. Et la compétence on en parle ? Bien sûr, nombre d’internautes affirment que les journaux choisissent leurs interlocuteurs en fonction de leur compétence. Il faut donc comprendre que les femmes sont des incompétentes.… Ces internautes ignorent sans doute que les femmes sont plus diplômées que les hommes. Pourquoi les oublier quand il s’agit de faire partager une expertise, un point de vue ou une ambition ? Et bien sûr, les antiféministes revanchards lancent : « les femmes, elles n’ont qu’à aller bosser sur les chantiers, faire éboueur ou faire la guerre et on en reparlera après ». Sans tenir compte bien sûr de la féminisation de nombre de métiers pénibles et mal payés.

Liberté d’expression de qui ?

Evidemment, le très conservateur Valeurs actuelles qui tire à vue sur les féministes (voir HAINE ANTIFÉMINISTE DANS LA VIEILLE PRESSE) n’a pas voulu rater cette occasion de dénoncer ce que le magazine appelle les « obsessions féministes » de Marlène Schiappa. Quant à la patronne de Causeur, qui fait concurrence à Valeurs actuelles dans l’antiféminisme, elle s’en est donné à cœur joie sur Sud-Radio qualifiant Marlène Schiappa de « ministre des petites choses fragiles » ayant des « lubies », une ministre qui, selon la patronne de Causeur, « promet l’enfer stalinien ». Rien que ça ! Et surtout, elle considère que solliciter davantage de femmes ruinerait la liberté d’expression.

Mais liberté d’expression de qui ? Pas celle des femmes ! Les études comme celle demandée à Céline Calvez ne sont pas nouvelles. Depuis 25 ans, le GMMP (Projet mondial de monitorage des médias) analyse la place et l’image des femmes dans les médias. D’autres études ont vu le jour depuis et les résultats sont toujours affligeants : les femmes sont sous-représentées et stéréotypées. Elles représentent moins de 30 % des personnes citées dans les médias d’information et sont présentées dans des rôles traditionnels. Alors que les hommes sont cités comme dirigeants experts ou héros, les femmes montrées dans les médias sont le plus souvent « femmes de », témoins anonymes ou victimes.

C’est le « male gaze » qui s’impose dans les médias : un point de vue masculin, c’est-à-dire un point de vue d’homme dominant, imposé par des hommes et parfois aussi par des femmes -car c’est souvent en adoptant ce point de vue qu’elles ont gravi les marches du pouvoir.  

Il est reproché aux féministes d’aborder ce sujet en pleine crise sanitaire. Mais c’est précisément maintenant que doit s’imposer un « female gaze ». Même les médias les plus conservateurs ont été obligés de le reconnaître : dans cette crise, ce sont les métiers et fonctions exercées par les femmes qui se sont révélés les plus indispensables. (voir : LES SOLDATES DU « CARE » EN PREMIÈRE LIGNE FACE AU COVID-19). Ces métiers du soin aux autres ne sont pas valorisés tandis que ceux du commerce et de la production de biens le sont. Les premiers améliorent le bien-être et la santé, les seconds améliorent le PIB et la consommation au détriment des ressources naturelles (voir : LA VALEUR SOCIALE DES MÉTIERS). Cette économie, cette échelle de richesse sont à bout de souffle. Il y a quelque chose d’absurde à constater que dans cette période de confinement, les gens consomment seulement ce dont ils ont besoin, et, parce qu’ils renoncent aux besoins créés artificiellement, l’économie s’effondre. Une médiatisation des discours sur les indicateurs de richesse et l’écoféminisme semble plus urgente que les discours de ces hommes qui ont déjà eu tout le loisir de faire valoir leur point de vue (lire Coline Serreau). « Il faut toujours viser la lune car en cas d’échec on atterrit toujours sur une étoile » a dit Oscar Wilde.

Pour voir les réactions à l’annonce de la mission, lire les commentaires à ce message de Marlène Schiappa sur twitter :

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