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Suicides et travail : le lien

par Isabelle Germain
Vendredi, un salarié de PSA s’est suicidé sur son lieu de travail, sur le site Peugeot-Sport de Vélizy-Meudon, dans les Yvelines, rapporte LeFigaro.fr. Le même jour, une salariée de l’entreprise Thalès de Châteaubourg, en Ille-et-Vilaine, met fin à ses jours. Elle « a été fragilisée par son expérience professionnelle, c’est clair », selon Stéphane Loquet, secrétaire du comité d’entreprise de Thalès Châteaubourg. « Le suicide est dû aux conditions de travail. On lui a mis la pression. Il y a six mois, on lui a baissé sa qualification. Elle avait des problèmes professionnels importants », précise de son côté Antoine Marcantoni, délégué syndical de la CFTC, syndicat majoritaire à Châteaubourg.

Chez France-Télécom, 25 salariés se sont suicidés, pour beaucoup sur le lieu de travail ou expliquant dans un écrit le lien entre leur acte et les conditions de travail.

 
 

Effet médiatique ?

Phénomène nouveau ? Zoom médiatique ? D’après l’INRS, les cas de suicides sur les lieux du travail ont commencé à être rapportés par les médecins du travail vers la fin des années 1990. Ce phénomène est apparu dans un contexte où les indicateurs de stress au travail se détérioraient : en 2000, 29 % des salariés européens interrogés déclaraient ainsi des problèmes de santé liés au stress au travail. Pour autant, il n’y a pas de données nationales permettant de suivre l’évolution du nombre des suicides sur le lieu du travail et a fortiori liés au travail.

Chez France Télécom, les suicides n’ont pas non plus été comptabilisés avant la création de L’Observatoire du stress au sein de France Télécom. Difficile, donc, d’effectuer des comparaisons. Une chose est sûre, toutefois, quels que soient les chiffres : quand une vingtaine de salariés d’une même entreprise mettent fin à leurs jours sur le lieu de leur travail -y revenant parfois dans ce seul but- ou laissant un mot indiquant un lien clair avec les conditions de travail, c’est que ça va mal dans l’entreprise. L’Observatoire du stress avait d’ailleurs mené une étude : 66% des salariés se déclaraient stressés et 16% en détresse, selon Patrick Achermann, de L’Observatoire.

28 suicides reconnus comme accidents du travail en 18 mois

La Caisse nationale d’assurance-maladie (CNAM) vient par ailleurs de finaliser un état des lieux des suicides pour lesquels elle a reçu, de janvier 2008 à juin 2009, une demande de reconnaissance comme accidents du travail. Selon cette étude, que dévoilent « Les Echos », la CNAM a reçu 72 demandes, dont 39 ont été rejetées, 5 sont en cours d’examen et 28 ont donné lieu à une reconnaissance.

Dans 85% des demandes reçues par la CNAM, les victimes étaient des hommes, essentiellement âgés de 40 à 57 ans, et dans plus d’un cas sur deux, le suicide est intervenu sur le lieu de travail. L’étude té­moigne aussi de la diversité des publics touchés par le mal-être au travail : un tiers des suicides dé­clarés concernent des personnes très qualifiées (3 « dirigeants » et 21 « professions intellectuelles ­supérieures »), un tiers concernent des professions intermédiaires et des employés de bureau, et le ­dernier tiers des salariés peu qua­lifiés (ouvriers, conducteurs, manoeuvres).

Aucun secteur professionnel n’y échappe, de la métallurgie (13 cas) au commerce non alimentaire (10 cas), en passant par le BTP (9), les services (16) ou la chimie (4). 

Pourquoi ?

Première observation : tous les salariés qui vont mal ne se suicident pas. En revanche, certains salariés confrontés à certaines situations, dans leur vie personnelle ou au travail, passent à l’acte. Si les suicides en lien avec le travail sont de plus en plus nombreux (même s’ils ne le sont pas d’ailleurs : un suicide, c’est déjà trop), c’est qu’il existe de nouvelles organisations du travail qui favorisent de telles situations. Quelles sont-elles? C’est tout ce champ de recherche qu’il reste à approfondir. Voici déjà quelques pistes de réflexion.

Trop de travail ?

Tel n’est pas vraiment le problème. « Le fait d’avoir beaucoup de travail n’est ni bon, ni mauvais pour la santé en soi », explique le Dr Philippe Davezies. « Au contraire, parfois, retirer du travail à quelqu’un peut le rendre malheureux ». Pour le médecin, la question est plutôt de savoir si la personne exerce un travail dans lequel elle peut s’approprier les consignes, y mettre « du sien », de sa subjectivité, de sa créativité. Ou si elle doit se contenter d’appliquer les règles, comme c’est la tendance actuellement : puisqu’il faut aller toujours plus vite, il faut faire des choix, et renoncer à cette humanisation des procédures. Se contenter du strict minimum. Ne plus s’appesantir sur les « détails », ne plus adapter la réponse à chaque usager, ne plus faire preuve, donc, d’expérience ni de métier : ces évolutions du monde du travail peuvent mener à des troubles.
Physiques, tout d’abord. « Les situations qui imposent aux salariés de réprimer leur activité et leur subjectivité sont susceptibles d’avoir des effets sur les mécanismes de l’inflammation », prévient le Dr Davezies. Or, les inflammations peuvent révéler des troubles musculo-squelettiques (TMS), qui constituent aujourd’hui la première maladie professionnelle reconnue en France.

Les mobilités forcées en cause ?

Mais ces évolutions du monde du travail peuvent mener également à une souffrance psychique. Directement : ne plus pouvoir mettre « du sien » dans son travail peut faire souffrir. Ou indirectement : puisque le métier, l’expérience, perdent de leur intérêt -dans certains secteurs au moins-, il est désormais possible d’affecter à peu près n’importe qui à n’importe quel poste. « Du jour au lendemain, on demande à certains salariés de changer de métier, et de lieu de travail », constate Jean-Claude Delgenes, de Technologia, qui intervient auprès d’entreprises ayant connu des suicides, dont Renault ou France Télécom. « Les ruptures de parcours professionnels, et la perte d’identité qui a suivi, ont représenté au moins un cas sur deux des quarante crises suicidaires que j’ai eu à traiter en cinq ans ».

Des mobilités mal gérées

Pour Ivan du Roy, auteur d’Orange stressé, si les mobilités forcées sont en cause chez France Télécom, donc, ce n’est pas en tant que telles, mais dans la manière dont elles ont été gérées : « la principale cause du malaise chez France Télécom réside dans la négation de l’histoire des salariés dans l’entreprise, la non-reconnaissance de leur expérience et de leur investissement. Leur imposer de changer de métier sans prendre en compte la fierté qu’ils ont à avoir construit le réseau téléphonique français, à avoir acquis la maîtrise des techniques, à s’être investis durablement, c’est nier toute leur histoire professionnelle, donc en partie leur histoire personnelle. Car s’ils se sont autant investis, c’est parce qu’ils jugeaient ce travail d’utilité publique. C’est ce rôle là aussi qui leur est retiré. Et c’est le cœur du problème, avant les mobilités imposées : celles-ci auraient été mieux vécues avec une vraies gestions du personnel “senior”, plutôt qu’avec une politique de mépris à l’égard d’ “incapables” ».

Elsa Fayner, http://voila-le-travail.fr/

 

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1 commenter

surmely alain 11 janvier 2010 - 21:35

Les suicidés de France-télécom sont d’une certaine façon la partie émergée de l’iceberg capitaliste.Pour comprendre ce non-sens,car le suicide est un non-sens en prolongeant la réflexion camusienne sur le suicide,il faut plonger dans le monde de l’entreprise,le monde du travail d’aujourd’hui,secteurs public et privé confondus.Et au-delà,à mon sens,les suicides de ces différentes « sociétés »(France-Télécom,Renault,Peugeot,administrations diverses également dirigées suivant les méthodes du management de la terreur)sont le signe le plus tangible d’une crise de civilisation,d’une décadence.

A l’aide de mon expérience personnelle,de l’information à laquelle nous avons tous accès ainsi que d’un livre(Christophe Dejours,Souffrance en France.La banalisation de l’injustice sociale,Ed du Seuil,1998),je suis parvenu à cette conclusion:désormais il ne faut plus ambitionner de tendre vers le progrès social mais d’enrayer la spirale infernale du déclin social.S’agit-il d’un recul irréversible?Ce qui est certain c’est que l’oeuvre de Christophe Dejours est importante pour prendre la mesure du « problème »,c’est-à-dire pour savoir d’où l’on part.

Bonne lecture,bonne réflexion et bonne année quand-même. :sigh:

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