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Henda Hendoud journaliste indépendante et cyber-activiste. militante des droits des femmes en Tunisi |
Diabolisation de la femme politique, faible participation des femmes aux débats, attaques contre leurs droits… Le sexisme, longtemps caché par la propagande du régime déchu de Ben Ali, apparaît dans les médias post-révolution. Par Henda Hendoud.
Ces derniers jours, il faut aller sur les réseaux sociaux pour lire des critiques contre des propositions de députées attaquant les droits des femmes. Parmi ces propositions : séparer les espaces publics entre les hommes et les femmes à la mer, dans le métro, à l’école… ou supprimer le droit des femmes d’être présidente. Ces idées, de députées de Ennahda, le parti islamiste au pouvoir, ne font pas l’objet de débat dans les médias où la présence féminine est très faible.
Et pourtant… Personne ne peut contester la forte participation des femmes tunisiennes dans la révolte du 14 janvier 2011. L’Association des femmes démocrates (mouvement féministe très fort) était la première à demander la démission du président dictateur Ben Ali et le lancement des commissions de vérité pour rendre justice au peuple tunisien. Dans la rue, les paysannes ou les ouvrières étaient présentes, main dans la main avec les hommes, pour protester contre la répression policière et l’injustice sociale de l’ancien régime.
Ex-première dame cherchant son salut dans la soumission
Mais depuis, l’image des femmes dans les médias tunisiens se dégrade. La « diabolisation » est en marche. La première cible a été l’ex-première dame de Tunisie, Leila Ben Ali. La presse tunisienne l’a présentée comme étant à l’origine des maux de tout le pays. Elle est allée jusqu’à lier son genre aux crimes et abus de pouvoir exercés par tout l’ancien régime. Des photos ont rempli les Unes des journaux en décrivant l’ex régente de Carthage comme « la coiffeuse, sorcière, voleuse.. ». Le journal Assarih, un journal à grand tirage en Tunisie, a par exemple publié à sa Une du 14 avril 2011 une interview de la belle sœur de Ben Ali :« Leila avait préparé un coup d’Etat » dit-elle. Des photos la montraient tenant un séchoir à la main ou portant un jean serré. Deux signaux qui dévalorisent les femmes en Tunisie. Il s’agissait de la présenter comme une femme hyper libérée, manquant de valeurs morales et étant, par conséquent, une menace potentielle pour l’ordre social établi. Puis le retour de Leila Ben Ali dans le paysage médiatique s’est manifesté par une photographie d’elle portant le hijab comme signe de mea-culpa au peuple tunisien, précisant qu’elle est sous l’autorité de son mari et qu’elle n’a jamais fait du mal aux Tunisiens. Cette image renforce le stéréotype de la femme modèle, qui doit forcément être religieuse (voilée) et soumise (toujours sous les ordres de son mari).
Les médias masquent la loi sur la parité
De leur côté, les femmes politiques sont écartées des médias ou bien attaquées et dévalorisées. Durant la période électorale de l’Assemblée Constituante, la couverture médiatique des activités des femmes politiques en Tunisie était de 6,56 % dans la presse écrite, 8,1% à la radio, et de 10,89% à la télévision, indique un rapport de l’Association des Femmes Démocrates chapeauté par l’observatoire national de l’information à Tunis dans le cadre de l’observation du rôle des médias au cours de la période légale de la campagne électorale. Cette faible couverture de la vie politique des femmes vient en contradiction avec la loi sur la parité inscrite dans le code électoral. Pire : au lieu de donner la parole aux femmes, les médias préfèrent tendre le micro à ceux qui les méprisent. En avril 2011, Nessma TV (une chaîne privée maghrébine et très regardée par les francophones) diffuse un sketch du comédien Foued Leitaiem qui joue le rôle d’une femme, chef d’un parti politique, axant son programme électoral sur des revendications superficielles comme la baisse du prix des produits cosmétiques.
L’émancipation est un péché
Et même après la période électorale, l’acharnement continue. Lina Ben Mhenni, jeune activiste et blogueuse, connue bien au-delà des frontières tunisiennes pour son militantisme avant et durant la révolution, en a souffert. Ouvertement accusée d’émancipation, ce qui est considéré par des journalistes tunisiens comme un péché, l’activiste qui était pressentie pour le prix Nobel de la paix, était aussi accusée de haute trahison par Chourouk, un quotidien tunisien à grand tirage qui l’accuse de détruire l’image de la Tunisie. Leena Ben Mhenni, avait seulement exprimé ses craintes de la menace islamiste en Tunisie dans d’une interview à un journal suisse.
Attaques sur la personne
D’autres femmes activistes, journalistes ou avocates ont aussi été présentées comme des « malades mentales » ou « profiteuses ». Sihem Ben Sedrine, journaliste et militante des Droits de l’Homme, qui avait mis en cause Lazhar Akremi, ex-ministre délégué auprès du ministre de l’intérieur pour son action, a été, en retour attaquée sur sa personne. Et la presse nationale a repris, dans ses manchettes, les déclarations de son adversaire : « Sihem Ben Sedrine est une malade mentale et son seul souci est l’argent ».
Les médias « continuent à faire l’apologie de la femme au foyer, à banaliser la violence conjugale et familiale, à normaliser la polygamie et faire la promotion des cérémonies « politico-religieuses » de mariages collectifs… » affirme Faiza Zouaoui Skandarani, présidente de l’association Egalité et Parité.
Les médias tunisiens, surtout audiovisuels, ne s’intéressent pas aux femmes rurales. Ils n’évoquent pas du tout les soucis économiques et politiques des femmes, moitié de la population tunisienne.
La femme tunisienne est présentée surtout comme déclencheur de problèmes et troubles ou victime passive, de la pauvreté ou de la violence policière. Elle est rarement valorisée et reconnue comme partenaire actif. L’émission de télévision « Mousamah karim » de la chaîne privée Hannibal TV, a diffusé, au mois de mars dernier, en trois épisodes consécutifs, une « enquête sur les prisons tunisiennes ». L’enquête n’a concerné que les prisons de femmes et n’a pas parlé des conditions de détention des prisonnières ou des causes socio-économiques de la délinquance. L’émission se résumait à une série d’interviews mettant la lumière sur les délires et sentiments de culpabilité des femmes…. Et rien sur les hommes.
Réforme bloquée
Pour expliquer ce comportement des médias, les spécialistes ont soutenu deux hypothèses. La première : les médias veulent se démarquer de leur ancien rôle d’outils de propagande de l’ancien régime qui utilisait la femme médiatiquement pour donner l’image du régime moderne anti-islamiste. De ce fait, ils ont choisi d’écarter, simplement, les femmes des débats politiques et des plateaux de télévision…
Deuxième hypothèse : les médias en Tunisie, sont en pleine restructuration. La réforme des médias est bloquée depuis les élections de l’Assemblée Constituante et la montée d’un gouvernement islamiste en Tunisie. En effet, la commission de réforme des médias, a annoncé, le 4 juillet 2012, l’arrêt de ses travaux tout en accusant le gouvernement d’avoir bloqué la réforme dans le secteur et de vouloir censurer les médias. Mauvais signe…
Photo de Henda Hendoud par Yasser Belhadebrahim et Manifestation mars 2011, FIDH
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