Women’s Forum 2010 : ça bouge pour les femmes, mais…

par Isabelle Germain

Viviane RedingBraver les obstacles qui empêchent les femmes de prendre leur place à la table du pouvoir. Et bâtir un nouveau modèle de société… Pendant trois jours à Deauville, responsables politiques et économiques de tous les pays ont réfléchi au sujet. Une émulation réjouissante et quelques inquiétudes.


christine lagarde Le Women’s Forum de Deauville qui vient de se tenir du 13 au 16 octobre sous le ciel normand est la sixième édition du genre : 1200 femmes – et aussi beaucoup d’hommes – dont certaines des plus puissantes de la planète, réunies cette année sur le thème du  changement en  politique, dans le business et dans l’environnement. L’an prochain ce sera l’âge de raison.

En attendant, que retenir une fois remis de l’avalanche de débats, partages d’expériences, annonce d’initiatives, échanges de cartes de visite, apartés dans les couloirs, le tout dans une ambiance de chaleur complice avec passages au salon de maquillage Sephora?  L’impression que les choses sont en train de bouger pour les femmes, sans illusion, avec quelques inquiétudes même, mais dopées par quelques certitudes.

Changement d’ambiance

D’abord, c’est un feeling, une question d’ambiance. Les premières éditions du WF dégageaient un je-ne-sais-quoi de rencontre de femmes d’en haut, un entre-soi calqué sur le modèle du pouvoir au masculin. Telle n’était pas l’intention d’Aude de Thuin, l’audacieuse créatrice de l’événement « pour que les filles osent enfin ». Mais c’était encore le temps des tailleurs-pantalons, des femmes clonant les hommes pour tenter de se faire une place à la table du pouvoir. « Elles ne croyaient pas possible de faire bouger le statu-quo, elles recouraient aux solutions individuelles », se souvient Viviane Neiter, administratrice de sociétés et membre du parti radical. Les quotas étaient tabous, comme toute idée de discrimination positive

Nouvel actionnaire, nouvelle orientation ?

Il y a un an, Publicis est devenu actionnaire majoritaire de la société qui organise le Women’s forum. Maurice Lévy, Pdg de ce groupe spécialisé dans la communication  a surpris les participants samedi, dernier jour du forum. Le publicitaire a expliqué les raisons de son engagement : les femmes  ont un pouvoir de prescription sur la consommation. Elles prennent plus de 70% des décisions d’achat des ménages ont en effet compté les pros du marketing. En 2006 déjà, Peter Brabeck alors PDG de Nestlé avait tenu à peu près le même discours. Il avait été hué par les femmes cadres de haut niveau du WF. Cette année, elles n’ont pas apprécié d’être remise à « leur place de consommatrices ».

Deuxième déclaration à contre courant de l’ambiance du Forum : le nouvel actionnaire est contre les quotas. Comme bon nombre de patrons, Maurice Lévy est debout sur les freins. A l’AFEP-Medef, dont il est président, un élément a été brusquement ajouté au code quand le « danger » de la loi Zimmermann sur les quotas dans les Conseil d’administration s’est profilé. Après moult rebondissements, cette loi a été adoptée à l’Assemblée nationale le 20 janvier dernier. Mais avant qu’elle n’arrive au Sénat,  les patrons se sont donné des objectifs chiffrés d’au moins 20% de femmes dans les CA d’ici à trois ans et 40% à l’horizon de six ans. Une tentative pour rendre inutile la loi. Ce qui n’a pas arrêté le processus. Un code n’engage que ceux qui le signent – et ceux qui y croient. Une loi est contraignante. Elle devait être examinée au Sénat en juin. L’examen a été repoussée au 27 octobre.
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Dans l’édition 2010, changement d’ambiance.  Féminité assumée, robes, jupes, talons hauts et cheveux longs… Et exigence beaucoup plus affichée d’un partage plus égalitaire du pouvoir. Presque toutes les femmes chefs de grandes entreprises se sont prononcées en faveur des quotas dans les conseils d’administrations des entreprises – la loi devrait être adoptée en France par le Sénat le 27 octobre – en attendant que cela le soit dans directions opérationnelles des entreprises.  Christine Lagarde, Anne Lauvergeon (P-DG d’Areva), Mercedes Erra (P-DG de Euro RSCG) et beaucoup d’autres ont redit chacune à leur manière ce que résume Dominique Reiniche, directrice Europe de Coca Cola : « J’étais hostile mais je constate que sans contrainte rien ne bouge. »

Les CEO s’engagent

Même les P-DG hommes semblent désormais acquis  au principe, et pour les mêmes raisons. « Si on ne force pas, l’inertie reprend ses droits. Cela nécessite une énergie folle », constate Michel Landel P-DG de Sodexo, d’autant plus consterné que, tout comme James Turley de Ernst &Young, et Chris Viehbacher de Sanofi-Aventis, il s’est dit totalement convaincu des bienfaits pour l’entreprise d’un management mixte. Tous trois  ont d’ailleurs signé l’accord des 20, un engagement de vingt entreprises internationales pour favoriser l’accès des femmes aux postes de direction.

La commissaire européenne Viviane Redding l’a annoncé : si, au printemps 2011, aucun progrès n’est réalisé dans les grandes entreprises, elle proposera des quotas de femmes dans les Comités exécutifs des entreprises européennes : « Les chiffres montrent que la productivité des entreprises monte de 56% quand le management est mixte, on ne va pas s’en priver ». C’est dire que lorsque Maurice Levy, P-DG de Publicis, nouvel actionnaire majoritaire du Women’s Forum, a affirmé s’opposer aux quotas, « humiliants » pour les femmes,  il a dû affronter une salle glaciale, hostile. « Ringard » relevait des qualificatifs les plus affectueux (voir encadré).patrons

Autre leçon de Deauville : l’exemple venu de loin. Les échanges avec les dirigeantes indiennes, chinoises, sud-américaines, africaines ont un peu secoué les représentantes du vieux monde. Dans les pays émergents, les femmes avancent au même rythme que les taux de croissance.

« En Chine, elles se mettent dans les activités nouvelles, explique Xin Zhang P-DG de la première entreprise construction de Chine, elles dirigent 28% des entreprises de la Green economy.» En Inde, 56%  des banques sont dirigées par des femmes. Au Brésil, les femmes sont carrément devenues la majorité des entrepreneurs. Bien sûr, la pauvreté pèse plus sur les femmes que sur les hommes dans les pays en développement. Il a d’ailleurs beaucoup été question de l’éducation des filles dans le monde,  à travers le réseau Women for Education. Mais l’inertie n’est pas toujours là où on l’imagine. « Au Japon, les femmes ont encore un salaire inférieur de 60% aux hommes alors que l’inégalité salariale est inimaginable en Chine », affirme Xin Zhang.

Troisième leçon, la solidarité, résumée en une image, celle de la soirée où ces femmes du monde entier ont mis ensemble le feu au dancefloor du Centre des Congrès de Deauville dans une ambiance de folie. Le plaisir d’être là, ensemble. Dans la journée, il avait été question de l’explosion des réseaux de femmes, de clubs, des mises  en place des programmes de mentoring, de coaching. « Les femmes voient que ça a commencé à bouger alors elles ont davantage confiance pour y aller », explique Geneviève Carriou-Schreiber, manager of social affairs à la SGCIB.

La confiance en soi reste un rude combat. « En Russie,  un sondage a montré que 64% des femmes ne font pas confiance à une femme chef », ce que l’on n’entend plus ici, nous a confié Philippe Castagnac, P-DG de Mazard France.carlos gohn

Réveiller les plus jeunes

Restent les inquiétudes, souvent exprimées par les anciennes, qui ne voient guère de progrès au-delà des discours. « Un peu partout les femmes continuent d’accumuler le travail professionnel et le travail domestique, ça ne fait pas envie aux jeunes qui sont incitée à arrêter de travailler », constate Corinne Hirsch, déléguée générale de la fondation des Femmes pour la Mediterranée. A qui la faute ? Au mauvais rapport entre les citoyens et l’entreprise, assure Mercedes Erra, P-DG de Euro RSCG : « En France la remise en cause du travail s’est faite à un mauvais moment pour les filles. Elles n’avaient pas encore atteint l’égalité. Et ce sont elles qui se retirent du marché sans savoir ce qui les attend. Parce qu’il ne faut pas être hypocrite : en France un mariage su deux termine par un divorce. » Cette pression pour que les jeunes femmes s’arrêtent de travailler, allaitent leurs enfants, toutes les femmes dirigeantes la sentent. « On n’oppose jamais aux hommes leur vie privée et leur vie professionnelle. J’ai élevé trois garçons sans jamais renoncer à mes aspirations et mon travail, assure Viviane Redding, et ils vont très bien. » Et toutes ces responsables de haut vol de se remettre en question comme Mercedes Erra : « On ne leur a pas assez dit que le travail, même s’il n’est pas génial, est libératoire ». Mais en parfaites femmes d’action, elles ont quitté Deauville avec une furieuse intention de se battre…

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7 commentaires

AnnieB 18 octobre 2010 - 10:35

C’est tuant cette rengaine du « c’est humiliant d’être une femme nommée dans le cadre de quotas » et trop facile pour les hommes à qui ça va trop bien de la sortir!!! La réponse, toujours la même également: n’est il pas encore plus humiliant de ne pas être nommée parce qu’on est une femme? Et quand les femmes sont nommées gràce aux quotas, ont elles l’air de quotas??? messiers cela ne vous humilie pas d’être nommée gràceau copinage???

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Sandrine S 18 octobre 2010 - 16:04

Oui, AnnieB, on peut aussi opposer que depuis toujours les postes à responsabilité ont été réservés à un quota de 100% d’hommes blanc.

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CharlotteR 18 octobre 2010 - 16:36

Merci pour ce rapport revivifiant ! On sent pointer un fort courant de l expression des femmes, hors des sentiers uses gauche-droite. Formidable cette ouverture aux pays emergeant comme la Chine, le Bresil et l Inde qui n ont pas fini de nous étonner. Si les femmes pouvaient casser cet ethno-centrisme europeen tellement masculin et ,pratiquement, sans discours, s enrichir de toutes leurs experiences, ici et ailleurs, doucement, notre environnement quotidien changerait de style. Non?

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de profundis 19 octobre 2010 - 18:05

ce cher Maurice ! il voit les femmes comme des machines à cash…

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aline.de 20 octobre 2010 - 11:04

Pas convaincue… à voir tant de femmes se comporter comme des « salopes » pour grimper … imiter ridiculement la sotise des mecs n’est pas honorable… metre lagarde qui brille par sa médiocrité en tête de l’article explique tout !

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eva-R 20 octobre 2010 - 11:26

L’article de cadremploi sur le sujet est plus objectif… « la parité » c »est comme « le vert »… la poudre aux yeux du moment !

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Crab2 15 novembre 2010 - 15:14

APPEL AUX POLITIQUES
La Turquie ne doit pas être admise dans la communauté européenne – ce qui n’interdit pas une collaboration ou des échanges dans les divers domaines de la vie culturelle, sociale, politique ou économiques, des pays européens avec la Turquie

Suite sur
http://laiciteetsociete.hautetfort.com/archive/2010/11/15/appels-aux-politiques.html


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