Alors que la mobilisation pour une véritable action politique contre les violences sexuelles s’intensifie après la mort de Lyhanna, des femmes se voient écartées du débat. Leur discours est-il trop difficile à entendre ?
Pourquoi tant de tentatives d’intimidation ? Lundi 8 juin, partout en France, des rassemblements ont eu lieu en hommage à Lyhanna, pour dire « plus jamais ça » et réclamer des réformes structurelles d’ampleur pour lutter contre les violences sexuelles. Des rassemblements qui devaient être pacifiques.
La procureure encore ciblée
Devant le tribunal judiciaire d’Auch, chef-lieu du Gers, département où le drame a eu lieu, plus de 600 personnes étaient rassemblées (LesNouvellesNews.fr étaient présentes). Des militantes féministes ont prononcé un discours grave, digne, aligné sur celui des associations de protection des enfants et des victimes de violences sexuelles qui avaient appelé à ce rassemblement. Un discours prononcé à l’aide d’un petit porte-voix fatigué. Dans la foule, les pancartes faisaient écho à ce discours.
Puis un homme s’est emparé du porte-voix pour mettre en cause la procureure d’Auch. Il n’a pas mis en cause les autres potentiels responsables de dysfonctionnements dans la chaîne qui a conduit à laisser le suspect en liberté (pourtant nombreux !). Il s’est acharné sur la procureure d’Auch, Clémence Meyer. Puis un homme est monté sur la statue situé à l’entrée du tribunal pour lui bander les yeux. Un homme manifestement connu pour son hostilité à la procureure, Lionel Candelon, président de la coordination rurale (CR), classée à l’extrême droite, qui prend le prétexte de la défaillance de la justice sur les violences sexuelles pour vociférer contre la même justice quand elle condamne les violences dans des manifestations d’agriculteurs. Dans la foule, beaucoup déplorent cette tentative de récupération du mouvement mais se sentent dépassés.
La procureure d’Auch avait déjà été ciblée par une « fuite » du gouvernement laissant entendre que les défaillances viendraient d’elle, dès le début de l’enquête administrative concernant « des dysfonctionnements » dans l’affaire Lyhanna. Il a ensuite feint de voler à son secours en menaçant de porter plainte contre ceux qui attaquaient la procureure. Mais les menaces et insultes ont redoublé alors qu’était annoncé au Journal Officiel qu’elle était promue. A tel point que, selon France3 Régions, elle devrait être protégée par les forces de l’ordre.
Lire : Lyhanna : Pour renverser le système, rdv devant les tribunaux judiciaires ce lundi à 19h
A Auch, des hommes – et non les organisations à l’origine du rassemblement!- ont appelé à revenir toutes les semaines manifester devant le tribunal espérant se débarrasser ainsi de la procureure. Une récupération qui met les associations féministes et de protection de l’enfance dans l’embarras.
Andréa Bescond en garde à vue
A Paris, autre schéma mais aussi autre intimidation : Andréa Bescond en garde à vue. L’artiste qui a réalisé la pièce et le film « les chatouilles » racontant l’inceste, a été interpellée pour « outrage et rébellion place Vendôme » lundi soir, puis elle a été placée en garde de vue toute la nuit et libérée seulement mardi matin.
Sur Instagram, elle écrit : « C’était un peu la surprise de se retrouver nez à nez avec ces gros boucliers qui nous poussaient alors que nous faisions un rassemblement non violent depuis deux heures. Quelle étrange réaction de la part des services de police ». Elle a dénoncé mardi « douze heures de détention arbitraire ».
Ses avocates, Gwendoline Tenier et Marie Grimaud, ont indiqué à l’Agence France-Presse que, durant cette garde à vue, « elle n’aura jamais été auditionnée, ni examinée par un médecin, ni même assistée d’un avocat ». Mardi après-midi, le parquet a précisé avoir « d’emblée » classé sans suite la procédure car les poursuites « ne paraissent pas proportionnées. » Disproportionnée en effet cette garde à vue pour une femme, qui parmi d’autres, demandait à la justice de protéger les enfants et lutter contre les violences sexuelles.
Sur Instagam, elle dit n’avoir reçu aucune excuses du gouvernement.
Pas devant le ministère, devant le tribunal…
Mais le gouvernement ne veut rien entendre. Il préfère que les rassemblements aient lieu devant les tribunaux plutôt que devant le ministère de la Justice pour pointer du doigt des défaillances de fonctionnaires et masquer l’inaction politique.
Quelques heures avant le début du rassemblement qui était prévu à 19h Place Vendôme, la préfecture avait interdit la mobilisation devant le Ministère de la justice à Paris. Dans un communiqué, la Fondation des femmes estime que « l’interdiction de ce rassemblement Place Vendôme est une gifle envoyée à toutes les citoyennes et citoyens indignés par cette affaire et par les défaillances systémiques de la justice ».
L’organisation ajoute : « Ce lieu avait un vrai sens pour rendre cet hommage sous les fenêtres du Ministère de la Justice qui a failli à protéger Lyhanna et tant d’autres victimes. Les organisatrices ont pourtant effectué toutes les démarches légales dans les délais. Les alternatives proposées ne tiennent ni compte de l’ampleur ni de l’esprit de la mobilisation ».
« Ils veulent nous faire taire, nous ferons encore plus de bruit »
Le rassemblement a finalement eu lieu place Louis Lépine, face à la cour d’appel de Paris. « Ils veulent nous faire taire, nous ferons encore plus de bruit : ensemble, nous sommes inarrêtables », insiste la Fondation des femmes dans son communiqué. Selon la préfecture, plus de 1.700 personnes étaient rassemblées sur cette place. Et 1.200 personnes étaient également présentes Place Vendôme, sous les fenêtres du Ministère de la justice.
Face à la foule, Anne-Cécile Mailfert s’insurge : « Il ne veut tellement pas entendre Gérald Darmanin qu’il nous a demandé de déménager l’hommage à la petite Lyhanna. Mais il devra nous entendre ! ». La présidente de la Fondation des femmes dénonce les institutions qui ont regardé ailleurs et la longue liste de victimes qu’elles n’ont pas su protéger. « On a refusé de faire ce qu’il fallait », souligne-t-elle. Autour d’elle, les pancartes sont brandies en l’air et les revendications sont proclamées à l’unisson : « Combien de Lyhanna ? », « La justice doit faire son travail », « Juge Durand à la justice » ou encore « Loi intégrale maintenant ! ».
« Je t’accuse de fermer les yeux alors que t’as tout vu ». Partout, les paroles de la chanson Je t’accuse de Suzanne, présente à Paris pour l’interpréter, donnait de l’écho à l’indignation suscitée par le meurtre de Lyhanna, révélateur de l’inaction politique face aux violences sexuelles et à la protection des enfants.
Toujours sourds
Mais le gouvernement continue de fermer les yeux sur ses responsabilités, sur le manque de moyens de la justice pour protéger les enfants. Malgré les données qui surgissent de partout pour dire que la France est à la traîne.
Ce mercredi 10 juin, la porte-parole du gouvernement Maud Bregeon a encore défendu l’action du ministre de la Justice à l’issue du Conseil des ministres en affirmant que l’affaire n’était pas « d’ordre législative. » Elle a préféré parler de failles, de fautes qu’il nous faut regarder en face ». Même si « le gouvernement proposera au Parlement de continuer à augmenter le budget de la justice en 2027 » a-t-elle dit sans chiffrer le montant de cette hausse. Très loin du changement de paradigme attendu.
PS : La Fondation des femmes fait une réponse exquise, en vidéo, à Emmanuel Macron, qui a dit qu’on ne répondait pas à un drame par des cris :


