À travers une étude minutieuse d’archives, Cécile Michel corrige une Histoire patriarcale. Dans « Quand les femmes écrivaient l’Histoire », l’historienne dresse 24 portraits de Mésopotamiennes indépendantes afin de rompre avec un récit qui minimise le rôle des femmes. Un livre savant et passionnant.

Il y a 4 000 ans, comment vivaient les femmes ? Quel rôle occupaient-elles dans les sociétés Mésopotamiennes ? Comment la domination masculine se manifestait-elle ? Ce sont les questionnements qui ont guidé Cécile Michel, directrice de recherche au CNRS, lors de son enquête historique « Quand les femmes écrivaient l’Histoire » (Seuil, 2026). Assyriologue, c’est-à-dire historienne qui étudie les textes cunéiformes, Cécile Michel a déchiffré des centaines de tablettes d’argile écrites par des femmes, datant des XXe et XIXe siècles avant notre ère et retrouvées à Kültepe (Turquie), afin de restituer une réalité qui n’avait jusqu’à présent pas été racontée : l’Histoire des femmes dans la société assyrienne, qui s’est étalée entre l’Anatolie (l’actuelle Turquie) et la Haute-Mésopotamie (l’actuel Irak).
Des femmes indépendantes financièrement à l’âge du bronze
Correspondances, contrats de mariage, de divorce et de succession et documents comptables et juridiques. À partir de cette « documentation écrite très variée qui inclut des textes à usage pratique, des textes savants et scolaires, des textes littéraires et religieux, ainsi que des textes à caractère officiel », Cécile Michel en a extrait « le quotidien de ces femmes, leur rôle au sein de la famille et dans la société, ainsi que leurs activités économiques ».
Hattinum, Akatiya, Taram-Kubi ou encore Istar-Basti. À travers 24 portraits de femmes, l’historienne retrace des trajectoires d’épouses, de mères, de filles mais aussi de célibataires et de veuves qui ont été « productrices, gestionnaires, comptables et femmes d’affaires indispensables au commerce des hommes ». Cécile Michel détaille : « À partir de ces sources, des études ont par exemple mis en lumière les activités économiques des femmes consacrées au dieu Soleil Šamaš à Sippar, ou encore l’existence de scribes autrices de textes scolaires et économiques. Les différents corpus de textes où les femmes sont visibles proviennent de milieux où celles-ci ont la capacité et la liberté d’agir par elles-mêmes ».
Ses découvertes sabordent une vision caricaturale de ces sociétés antérieures, où aurait régné une domination masculine exacerbée. Si ces sociétés restent patriarcales, la réalité dépeinte par l’assyriologue révèle qu’elles ont octroyé davantage de droits et de libertés aux femmes que certaines de nos époques et sociétés modernes. Cécile Michel insiste : dans ces sociétés de l’âge du bronze du Proche-Orient, les femmes pouvaient être indépendantes financièrement… à titre de comparaison, les Françaises n’ont obtenu ce droit qu’en 1965, souligne-t-elle. L’historienne révèle également que le divorce y était autorisé et pouvait être demandé aussi bien par les femmes que par les hommes.
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« Une histoire d’hommes écrite par les hommes »
« Cette histoire ancienne est souvent une histoire d’hommes écrite par les hommes », insiste Cécile Michel en introduction de son travail. L’historienne entend ainsi rompre avec un récit patriarcal. « Les femmes attestées par les textes du quotidien ont en revanche longtemps été ignorées et leur place dans la société mésopotamienne a été souvent perçue comme secondaire. Cela est dû en partie aux préjugés historiques tenaces influencés par la place qu’ont les femmes ultérieurement dans le monde classique ou dans l’Islam. Une opinion répandue considère que les femmes ont toujours été économiquement dépendantes des hommes », détaille-t-elle.
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« Les femmes ont-elles une histoire ? », s’interrogeait l’historienne Michelle Perrot en 1973. Inspirées par la démarche de cette pionnière, les études sur la place occupée par les femmes dans l’Histoire, notamment à des époques très lointaines, se multiplient. Dans son essai L’Homme préhistorique est aussi une femme (Allary Editions, 2020), la préhistorienne Marylène Patou-Mathis écrivait : « Non, les femmes préhistoriques ne consacraient pas tout leur temps à balayer la grotte et à garder les enfants en attendant que les hommes reviennent de la chasse ». Une thèse partagée par l’archéologue Anne Augereau qui est remontée aux origines de la domination masculine jusqu’au Paléolithique dans son livre Une préhistoire des femmes (éditions La Découverte, 2026). Cécile Michel dépose ainsi sa pierre à l’édifice du matrimoine. En dressant un portrait de nos sociétés passées, ces chercheuses détricotent un récit historique patriarcal aux racines lointaines.
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