Découvrant, à leurs dépens, les risques du modèle conservateur de « femme traditionnelle », certaines influenceuses prennent leurs distances. Mais la tendance n’a pas dit son dernier mot, question de modèle économique…
Bernadine Bluntly s’est hissée au sommet de la communauté tradwife (« épouse traditionnelle ») aux Etats-Unis, en prêchant le retour des femmes au foyer ou l’obéissance au mari. Connue sur les réseaux sociaux sous le pseudonyme Fearless Femininity, cette jeune mère de six enfants a notamment vendu des tee-shirts « RIP Feminism » et pris la parole contre le droit de vote des femmes lors d’un événement conservateur, en 2019. Sa plateforme générait des millions de vues et de substantiels revenus sponsorisés.
Mais derrière ses prises de position publiques, l’influenceuse subissait une situation d’emprise et de violences intrafamiliales dans son foyer. Elle a fini par demander le divorce. Selon le New York Times, elle a obtenu une ordonnance de protection après avoir dénoncé des violences conjugales. Après le divorce, au printemps 2026, elle a publié une vidéo intitulée « Ce que j’ai mal compris du mouvement trad ». Elle y affirme ne plus croire aux rôles sociaux de sexe, surtout lorsqu’ils sont justifiés par la religion, et met en garde ses abonnées contre ce qu’elle décrit comme une manipulation spirituelle et des violences conjugales dissimulées.
Repentance et de-tradding
Comme elle, beaucoup d’influenceuses tradwife entrent en repentance et racontent l’envers du décor : la dépendance, les rapports de pouvoir et, parfois, les violences conjugales. Ce retournement a un nom, proposé par deux chercheuses de l’université Massey, en Nouvelle-Zélande : le « de-tradding ». Dans un article publié en avril 2026 dans la revue Psychology of Women Quarterly, les chercheuses Veronica Hopner et Sophia Sykes, de l’université Massey, analysent ce que l’on pourrait traduire par « sortie du modèle tradwife ».
Leur recherche s’appuie sur des contenus publiés sur Instagram, TikTok, X, YouTube et Reddit, ainsi que sur des entretiens et des articles de presse. Il apparait que le de-tradding n’est pas une conversion féministe. Les chercheuses distinguent deux phénomènes.
Rejet de l’étiquette…
Le premier est le rejet de l’étiquette. Certaines femmes continuent à vivre selon une répartition traditionnelle des rôles conjugaux, mais refusent d’être identifiées « tradwife ». C’est le cas de Nara Smith. Mannequin, entrepreneuse et créatrice de contenus, elle s’est fait connaître grâce à ses vidéos de cuisine extrêmement travaillées, dans lesquelles elle confectionne des aliments maison en portant des tenues de haute couture. Une esthétique qui lui a valu d’être associée à l’univers des tradwives.
Or, dans un entretien publié le 10 octobre 2026 par The Guardian, elle s’en défend. En juillet dernier, lors de son passage dans le podcast américain Call Her Daddy, elle rejetait cette qualification -« Je suis une mère qui travaille » disait-elle. Elle affirmait que son mari, Lucky Blue Smith, participait aux tâches domestiques et parentales et qu’elle travaillait, elle aussi, pour faire vivre sa famille.
… ou rejet du modèle ?
Le second phénomène est plus profond : il s’agit du rejet du mode de vie tradwife. Des femmes qui prennent leurs distances avec cet univers, remettent en question les rapports de pouvoir au sein de leur couple et racontent leur reconstruction personnelle comme Bernadine Bluntly. L’étude relève plusieurs récits de sorties de ces relations liés aux violences conjugales, à l’infidélité et aux inégalités de pouvoir dans l’intimité.
Mais il n’est pas question d’annoncer la fin des influenceuses tradwives. Le mouvement de « de-tradding » est très loin d’être une conversion collective au féminisme. Pour certaines, il s’agit de dénoncer après coup des croyances qui ont légitimé la dépendance ou des relations abusives ; pour d’autres, de refuser une catégorie devenue trop politique pour elles. Les chercheuses de Massey distinguent ainsi le rejet du « label trad » et le rejet du « mode de vie trad »
Ambiguïté au service du conservatisme
Une créatrice peut renoncer au mot « tradwife » tout en continuant à diffuser des images de féminité traditionnelle. Elle peut aussi vouloir se dégager d’une catégorie politique sans abandonner les recettes, les contenus familiaux ou les activités domestiques qui ont fait son succès. Et une influenceuse qui change de discours peut conserver une audience considérable grâce à une marque déjà bien installée.
Pour les féministes, il n’est pas question de disqualifier les femmes qui aiment cuisiner, s’occuper de leurs enfants ou consacrer du temps à leur foyer. Encore faut-il défendre ces choix sans en faire une obligation, sans romantiser la dépendance et sans présenter l’inégalité comme l’ordre naturel des choses.
La frontière est ténue entre ces deux approches. Et le basculement d’un côté ou de l’autre dépend aussi de considérations économiques.
De-tradding… et le modèle économique s’effondre
Bluntly avait 141 000 abonnés sur YouTube ; son activité numérique était devenue, selon le New York Times, « le business familial ». Elle dit avoir gagné en moyenne 2 500 dollars par mois, somme qui servait à couvrir les besoins de la famille et son accord de divorce prévoit qu’elle verse 235 dollars par mois de pension alimentaire à son ex-mari. Son statut de « de-trad » ne lui permet plus de gagner de l’argent en vendant des tee-shirts antiféministes par exemple. Et l’audience qui lui permettait de passer des accords avec des marques risque de chuter. Car les réseaux sociaux mettent en avant les contenus « tradwife » et invisibilisent souvent les contenus féministes. Sans audience forte, pas de partenariat avec des marques. Sortir du système est périlleux.
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