La profusion d’images pornographiques est-elle dangereuse pour l’éducation sexuelle ? La plupart des observateurs s’inquiètent des conséquences d’une sexualisation précoce des adolescents, façonnée par la pornographie. Mais certains dénoncent une « panique morale » injustifiée.
L’éducation sexuelle des enfants est aujourd’hui confiée à la pornographie, s’alarme le gynécologue Israël Nisand. Son ouvrage intitulé « Et si on parlait de sexe à nos ados ? », rédigé avec la gynécologue Brigitte Letombe et la psychanalyste Sophie Marinopoulos, s’ouvre sur une charge contre la société du porno.
Ces trois spécialistes s’inquiètent de la banalisation de la pornographie, de plus en plus accessible aux jeunes, et de plus en plus crue et violente. Environ 30% des consommateurs de pornographie sont des adolescents, âgés de 13 à 14 ans, soulignent-t-ils : elle est devenue « le principal moyen d’éducation sexuelle pour les jeunes. » Or « elle se focalise sur le plaisir masculin et sur l’humiliation des femmes. »
Devant cette « nouvelle soumission des humains aux normes de la marchandisation et aux rapports de sexe inégalitaires », les auteurs appellent à renforcer l’éducation à la sexualité, à favoriser le dialogue entre enfants et adultes, mais aussi à envisager des mesures radicales : taxer « beaucoup plus lourdement la vente de pornographie » et imposer sur internet « la production d’un numéro de carte bancaire avant l’affichage de la première image pornographique ». la secrétaire d’Etat à la jeunesse, Jeannette Bougrab, va dans le sens de ces recommandations.
Un sociologue relativise
Voilà qui risque de choquer d’autres spécialistes. Le sociologue Michel Bozon s’en prend à l’inverse à la « panique morale » des adultes face à la sexualité des adolescents, et juge que le rapport des jeunes au porno n’a rien d’inquiétant. Il s’en prend aux « discours des conservateurs en matière sexuelle, auxquels s’agrègent ceux que l’on peut qualifier de « gauche morale » ». Selon lui, « l’idée que la pornographie serait devenue la forme essentielle de socialisation des jeunes à la sexualité ne résiste pas à l’épreuve des faits. » Son argumentaire est repris par le blog de Libération « Les 400 culs » qui, pour relativiser, cite ces chiffres : les garçons regardent pour la première fois un film pornographique à l’âge moyen de 15,7 ans et les filles à 17,6 ans.
Des chiffres moins alarmiste en effet que ces autres, cités par les professeurs Nisand, Letombe et Marinopoulos et issus d’une enquête menée en 2003 : près de trois garçons sur quatre et plus d’une fille sur deux avaient commencé à consommer de la pornographie avant l’âge de 14 ans.
Autre raison de ne pas s’inquiéter, lit-on chez Libé : l’âge du premier rapport sexuel, selon les chiffres de l’Ined, ne baisse pas sensiblement – il est entre 17 et 18 ans pour les garçons et les filles. Mais ce chiffre « laisse perplexe les spécialistes de l’adolescence », commente la sociologue Monique Dagnaud sur Slate.fr
L’hypersexualisation en question
Reste que la précocité des rapports sexuels n’est pas forcément la question la plus sensible. La grande inquiétude d’Israël Nisand et de ses consoeurs, c’est le fait que la pornographie « infantilise les femmes et sexualise les enfants ». La sexologue québécoise Jocelyne Robert s’inquiétait aussi récemment dans une tribune sur notre site de ces effets pervers : les ados « nourrissent leur imaginaire érotique (si tant est qu’on puisse parler d’érotisme) et se confortent encore un peu plus dans leur perception de ce que sont la masculinité et la féminité. Cela, au carrefour de l’adolescence, alors que le profil érotique et la personnalité psycho-sexuelle sont une cire chaude, docile, prête à se laisser mouler, à prendre forme. »
Autre question soulevée, qui dépasse alors le cadre strict de la pornographie : « l’hypersexualisation » des enfants, et en particulier des jeunes filles. « Aujourd’hui, on joue aux femmes fatales à 8 ans », s’inquiète Jocelyne Robert.
Le discours politique se cherche
En France, après que des spécialistes ont aussi mis en cause la « civilisation de l’excitation », le politique vient de se saisir du sujet ; Chantal Jouanno doit remettre le 5 mars un rapport sur l’hypersexualisation des enfants, et la sénatrice UMP semble hésiter sur discours à tenir. Dans la presse, elle juge que « dans notre pays, l’hypersexualisation reste un phénomène tout à fait marginal ». Mais dans le même temps elle tenait ces propos tranchés, le 13 février au Sénat : « Comment voulez-vous dispenser une bonne éducation à la sexualité, à l’égalité et au respect entre les genres si, dans le même temps, les clips vidéo et les émissions de téléréalité comportent des images non respectueuses des femmes – parfois même des images de viol –, tandis qu’il existe nombre de jeux, dont certains sont vendus sur internet, dont la règle consiste à violer un maximum de petites filles ? Comment voulez-vous, dans ces conditions, que les enfants comprennent le discours sur l’égalité et sur le respect de la femme ? »
Lire aussi :
Contraception et sexualité des ados : un rapport de plus contre les tabous (16 février 2011)
« L’hypersexualisation des jeunes, c’est celle de notre culture », par Jocelyne Robert (26 janvier 2012)
Mini-lolitas : polémiques en chaîne (19 août 2011)
Questionner la « civilisation de l’excitation » (15 février 2011)
