
Laura Flessel, Dominique Crochu et Marlène Schiappa, le 5 septembre 2017 © Dominique Crochu
Dominique Crochu, première femme à avoir été nommée Directrice à la Fédération française de football, est l’une des membres de la nouvelle « Commission permanente du sport féminin ». Dans un entretien avec Les Nouvelles NEWS, elle revient sur le vaste programme de cette nouvelle instance.
Les Nouvelles NEWS : La Commission permanente du sport féminin a vu le jour le 5 septembre dernier. En quoi une telle instance est-elle susceptible de changer la donne ?
Dominique Crochu : C’est une grande première de voir qu’une instance nommée au niveau du gouvernement est dédiée à la « place des femmes dans le Sport » en France. De plus, elle a été installée par Laura Flessel, la ministre des Sports, en lien étroit avec Marlène Schiappa, secrétaire d’État à l’Égalité entre les femmes et les hommes. Deux ministres, deux femmes, pour ce projet, c’est un signal fort envoyé à l’univers du sport.
La volonté politique d’agir pour une meilleure place des femmes dans le sport est clairement affirmée. De plus, la Commission regroupe des expertes et des experts, fort.e.s d’une solide expérience dans différents domaines.
De la gouvernance à la structuration du sport féminin, en passant par la médiatisation, les enjeux sont multiples : y a-t-il des priorités à vos yeux ?
De mon point de vue, il faut envisager une vision la plus large possible. Vouloir faire bouger les lignes, c’est aller plus loin et observer tous les secteurs où les femmes peuvent – au même titre que les hommes – exercer des responsabilités. La Commission – en lien avec la Direction des Sports qui pilote ce projet – établira et définira des axes de travail.
Par exemple, j’espère bien que les femmes ne seront pas toujours assignées à s’occuper de la pratique féminine. Autrement, on continuera à prolonger les stéréotypes de genre de manière inconsciente. Il me semble qu’il y a un besoin d’ouvrir les portes partout, à tous les niveaux, du départemental au national.
Pour la médiatisation que vous évoquez, les diffusions télévisées progressent doucement. La création en 2014 des « 24h du Sport Féminin » (une initiative de Christine Kelly, au CSA) a provoqué un choc en mettant en lumière le désert télévisuel dans lequel se trouvaient les compétitions sportives féminines. À noter aussi pour mémoire que ce sont Arnaud Simon et Jérôme Papin, d’Eurosport, qui ont décidé que la retransmission d’épreuves féminines n’était « pas une option mais une obligation ». Ce message sonnait comme un slogan et cela m’a beaucoup marquée.
En 2017, le service public a diffusé l’Euro de football et la Coupe du Monde de rugby. Les audiences ont été au rendez-vous, notamment pour l’équipe de France de rugby qui a battu de nouveaux records d’audience et a montré la qualité du jeu produit. Malheureusement d’autres sports sont diffusés sur des chaînes payantes, ce qui réduit considérablement à la fois l’audience et le rayonnement, et aboutit à une double peine.
Tout cela concerne seulement les joueuses. Mais la question se pose aussi pour les autres femmes : comment créer des rôles modèles si le peu de femmes qui occupent des postes dans tous les domaines du sport – coaches, arbitres, dirigeantes, kinésithérapeutes, médecins, présidentes, entrepreneures… – ne sont jamais médiatisées ?
La question de la présence – ou plutôt de l’absence – des femmes dans les médias, on le sait, ne concerne pas que le sport. Mais c’est plus fort encore dans ce domaine. Tout est lié. Chaque fois que quelqu’un ose casser des codes, cela apporte un plus. Je crois pleinement à la mixité et à la diversité, partout et tout le temps.
On pense déjà, bien sûr, aux JO 2024 à Paris. Il y a là un vrai enjeu pour le sport féminin, dans la mesure où historiquement les hommes rapportent bien plus de médailles à la France que les femmes. Peut-on combler ce gap dans les 7 ans qui viennent ?
En fait, je suis toujours perplexe qu’on s’intéresse aux femmes lorsqu’il est question de podiums. Cela me paraît manquer d’envergure par rapport à ce dont on peut rêver comme place des femmes dans le sport.
Si on évoque moins de médailles pour les femmes et plus pour les hommes : d’accord, mais alors faisons le ratio par rapport au nombre de licences. Autrement cela n’a pas de sens. Pour mémoire en 2015 en France, ce sont 10 millions d’hommes et 6 millions de femmes qui disposaient de licences sportives. C’est cette situation qui pose d’abord question.
Je tiens par ailleurs à souligner que pour la première fois, en 2020, Il y aura à Tokyo – pour les prochains Jeux Olympiques – autant d’athlètes femmes que d’hommes.
Certain.e.s plaident pour dire « sport au féminin » plus que « sport féminin ». Quelle est votre position ?
Cette question est intéressante car, justement, je trouve qu’il y a un énorme effort à faire sur la sémantique dans le sport. Les usages sont déjà ancrés à tort. J’affirme que le sport n’a pas de sexe. Il n’est ni féminin ni masculin.
Les règlements, les aires de pratique, les terrains, les temps de jeu sont quasiment identiques pour les hommes et les femmes dans tous les sports. Quand on parle de « sport féminin » on en fait donc une sous-catégorie du sport. On ne précise pas quand il s’agit d’hommes, que c’est du « sport masculin ».
C’est quand même facile de dire « équipe de France féminine » ou « équipe de France masculine » de tel sport. C’est peinant d’entendre beaucoup de commentateurs, de journalistes parler d’une « équipe de basket féminin » ou « équipe de foot féminin ». Le plus dommage, c’est lorsque j’entends des sportives elles-mêmes le dire : « Je fais du rugby féminin ». La langue française est suffisamment riche pour éviter cela.
Dominique Crochu anime le blog http://avenirdusport.com
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