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Bataille de presse autour d’Adèle Haenel

par Isabelle Germain

Adèle Haenel à la manifestation du 23 novembre 2019

Après la vaste enquête de Mediapart, Marianne sort une « contre-enquête » dans laquelle l’accusé accuse Adèle Haenel de vouloir se venger. Classique, pour dissuader les femmes de parler.

Début novembre, le journal en ligne Médiapart diffusait une vaste enquête dans laquelle l’actrice Adèle Haenel dénonçait des agressions sexuelles qu’elle aurait subies à l’occasion de son premier tournage en 2002 dans le film Les Diables. En cause : le réalisateur du film Christophe Ruggia mais aussi tout le système de pouvoir qui maintient l’omerta et rend ce type d’agressions possibles. Elle était âgée de 12 à 15 ans à l’époque des faits.

Voir : Adèle Haenel s’attaque à la responsabilité collective dans les agressions sexuelles

L’actrice évoquait « l’emprise » que le cinéaste aurait exercée sur elle, un « harcèlement sexuel permanent », des « attouchements » répétés et des « baisers forcés dans le cou », qui auraient eu lieu chez lui et lors de plusieurs festivals internationaux. Dans cette première enquête, Christophe Ruggia, n’avait pas souhaité s’exprimer dans les colonnes de Médiapart qui affirme l’avoir sollicité.

Le réalisateur s’était exprimé ailleurs, récusant toute agression, mais reconnaissant avoir « commis l’erreur de jouer les pygmalions ». Il demandait à l’actrice de lui « pardonner ». Adèle Haenel, qui, en un premier temps, avait refusé de porter l’affaire en justice parce que, disait-elle, la justice « condamne si peu les agresseurs » a, finalement décidé de porter plainte fin novembre contre Christophe Ruggia, après que le parquet de Paris a ouvert une enquête pour « agressions sexuelles sur mineure de 15 ans par personne ayant autorité » .

L’affaire avait déclenché de solides empoignades dans les médias s’accusant mutuellement de privilégier un « tribunal médiatique » face à la justice, installant ainsi une confusion propre à remettre le couvercle sur la libération de la parole des femmes.

Voir : Tribunal médiatique, l’homme/ l’œuvre, Polanski, Haenel… questionnons les questions

Et voici que le magazine Marianne,  sort une « contre-enquête » toute en paradoxes. Avec en conclusion cette phrase étrange : « si on osait, on dirait que la chose est trop sérieuse pour être confiée à… des journalistes ». Le magazine se livre à des contorsions en écrivant : « Que montre notre contre-enquête ? Sur ce qu’il s’est passé lorsque la jeune Adèle Haenel et Christophe Ruggia étaient seuls ? Rien. Il faut le dire.  Et encore une fois écrire qu’il n’est pas question ici de mettre en doute la parole de l’actrice. » La contre-enquête, pourtant, offre à Christophe Ruggia une tribune pour sortir des arguments assez classiques accusant son accusatrice de vouloir se venger de quelques frustrations, n’ayant pas été choisie pour tourner dans d’autres films. Ce qui paraît bien étrange venant d’une actrice qui est aujourd’hui au sommet de sa gloire.

Le magazine met aussi en cause deux témoins interrogés par Médiapart qui auraient dit la même chose parce qu’ils étaient en couple. Pour Marianne, le fait que Médiapart n’ait pas précisé que ces deux étaient en couple est suspect. Marianne ne s’appesantit pas sur les multiples autres témoignages de la première enquête, pas plus que sur ceux recueillis par d’autres journaux. Comme celui de Christel Baras, la directrice de casting qui a découvert Adèle Haenel à 11 ans et dit dans Le Monde que quelque chose la dérangeait sur le plateau, qu’elle avait tenté d’en parler à Christophe Ruggia. « Mais sa réponse a été qu’il ne voulait plus de moi sur le plateau. » Malgré tout cela, malgré d’autres affaires qui ont permis de libérer la parole des femmes, le magazine revient à la méthode qui a permis si longtemps de maintenir l’omerta : la victime d’agression sexuelle prend le risque d’être accusée de mentir pour se venger. Le message vaut pour toutes les femmes qui voudraient s’aventurer à dénoncer leurs agresseurs. Et Marianne fait un petit coup médiatique. Le service de presse du magazine a envoyé sa contre-enquête en avant-première à ses confrères pour qu’ils en parlent…

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3 commentaires

3 commentaires

Lili 21 décembre 2019 - 18:40

Je suis désolée, mais il n’y a pas de justice sans vérité et la vérité est toujours complexe. Marianne dit et redit qu’ils ne remettent pas en cause la parole d’Adèle Haenel, se réjouit qu’elle ait porté plainte et offre à l’accusé l’occasion de donner sa version des faits, ce qui est normal dans toute confrontation. Dommage d’appeler ça contre-enquête, puisque ce n’est pas leur boulot d’enquêter. Pour le reste c’est à la justice de trancher. Certains penseront qu’Adèle H. exagère ou déforme un souvenir, d’autres que le réalisateur se protège en accusant l’actrice de mentir et que c’est facile. Pour ma part je considère que pas mal d’adultes ne se rendent pas compte qu’en présence d’enfants c’est à eux et eux seuls de maintenir une bonne distance et qu’aucune circonstance atténuante concernant l’enfant n’est à retenir, ce qui n’empêche pas d’en établir la réalité.
Chacun se fera son opinion, mais comme l’a dit une autre grande femme, une opinion n’est pas un savoir. Si les journaux et les réseaux sociaux ne jouaient pas au tribunal populaire, ça irait sans doute mieux.

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jipé K 22 décembre 2019 - 01:56

Et puis il ne s agirait que de quelques attouchements et de drague un peu insistante … Que des séjours sans doute luxueux à Marrakech . Bangkok et Yokohama et une brillante carrière auraient dû relativiser sinon qu’est ce que l’emprise sinon un concept destiné à faire oublier une forme de consentement..

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FRCIDFF-PDL 23 décembre 2019 - 11:11

Bravo … votre travail minutieux et professionnel a permis de relancer intelligemment le débat .

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