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Dans les coulisses des investitures : pourquoi toujours si peu de parité ?

par Arnaud Bihel

InvestituresPSLa course aux élections régionales de décembre est lancée. Si les listes sont paritaires, puisque c’est obligatoire, bien rares sont les femmes susceptibles d’être présidentes de régions… On l’a vu avec les départementales : malgré des binômes, seulement 8 femmes ont été élues à la tête de départements. Y aurait-il donc si peu de femmes capables de diriger départements ou régions, alors que quelques années après la mise en place de la loi sur la parité, une génération de femmes politiques a pu faire ses preuves ? Enquête sur les – fausses – bonnes raisons qui aboutissent à cet éternel déséquilibre.

C’est le plafond de verre de la parité. Pour les élections régionales les listes sont « chabadabada », mais arrivé en haut on trouve un homme à tous les coups, ou presque. A tel point que Ségolène Royal, invitée sur le plateau du Supplément sur Canal+ en mai, évoquait l’idée de mettre en place une parité au niveau des têtes de listes, peut-être seule manière de faire avancer les choses.

Carole Delga a quitté, mercredi 17 juin, son poste au gouvernement de secrétaire d’État chargée du Commerce, de l’Artisanat, de la Consommation et de l’Économie sociale et solidaire, pour se consacrer à la campagne des régionales en Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon. Au Parti Socialiste, elle est la seule femme investie comme tête de liste, sur 13 régions. Et encore : en raison de la fusion de deux régions, Carole Delga est en binôme avec Damien Alary, qui lui est président du conseil régional du Languedoc-Roussillon. Chez Les Républicains, c’est à peine mieux : Valérie Pécresse en Ile-de-France, Virginie Calmels en Aquitaine – mais qui accessoirement s’est fait traiter de « Loana » par Henri Guaino, car ancienne dirigeante de la société de production de télé-réalité Endemol.

« Le troisième homme »

Une autre femme, Marie-Pierre de la Gontrie, a bien failli être tête de liste pour l’Ile-de-France côté PS, mais c’est raté. Le président sortant Jean-Paul Huchon voulait rempiler pour un quatrième mandat – et ce alors que les statuts du PS interdisent plus de trois mandats d’exécutif à la suite… mais à partir de 2017. Il n’avait pas préparé sa sortie, contrairement à Bertrand Delanoë qui avait passé la main à son adjointe Anne Hidalgo.

Marie-Pierre de la Gontrie, première Vice-Présidente aux Finances pendant 17 ans, s’était dit que c’était son tour… mais Huchon n’était pas du même avis. Lorsqu’elle a annoncé sa candidature, il a commencé à se répandre dans la presse sur son incompétence ou son côté « austère ». « Je suis quand même plus rock’n’roll que Marie-Pierre», lâchait-il ainsi dans une interview. Du côté des instances du PS, on s’est activé pour éviter un duel fratricide dans une primaire et proposer « un troisième homme » (car selon l’expression, il n’est pas question de « femme» ) capable de garder la région. Après l’éventualité Benoît Hamon, c’est donc Claude Bartolone, président de l’Assemblée nationale, qui s’y est collé, et chacun s’est rangé derrière lui. Y compris Marie-Pierre de la Gontrie que nous avions rencontré peu avant et nous assurait : « Je ne suis pas achetable, je continuerai jusqu’au bout ».

« Poids politique » et « légitimité »

Fallait-il que le PS tranche en faveur de Marie-Pierre de la Gontrie par souci de parité ? Un sondage commandé par le parti la montrait à 18% derrière Bartolone ou Hamon à 21%. Même les féministes du parti se rangent derrière le choix de Bartolone. « Il s’agit de poids politique », souligne Olga Trostianski, élue du 10e arrondissement et fondatrice du Laboratoire de l’égalité. « On avait besoin d’un poids lourd pour gagner. » Du poids, peut-être en aurait-elle eu davantage si Huchon avait fait en sorte de passer la main ? Préparer sa sortie semble être un exercice compliqué lorsque l’on est un homme politique. Selon une étude du Haut conseil à l’égalité, pas moins de 128 députés hommes en sont au moins à leur 4ème mandat successif. C’est le cas de 12 femmes. Sans appel.

Autre exemple, en PACA cette fois-ci, avec l’ancien président, Michel Vauzelle, qui se retire. Que se passe-t-il ? C’est un homme qui est investi, Christophe Castaner, député des Alpes de Haute Provence. Au détriment de deux autres candidats, dont une femme, Elsa Di Méo, conseillère régionale. Gaëlle Lenfant, ex-secrétaire nationale aux Droits des femmes au PS, explique avoir soutenu Castaner, « car il avait plus l’étoffe d’un président de région ». Il est « déjà député, implanté dans la région ». Et tant pis si la loi sur le non-cumul prévoit justement de ne plus pouvoir, à partir de 2017, être député et chef d’un exécutif local. Et elle, aurait-elle pu se présenter ? « Je n’aurais pas eu la légitimité suffisante, j’ai besoin de m’étoffer », répond celle qui est Vice-présidente (en 12e position) à la jeunesse.

« Les hommes ont l’habitude de se coopter entre eux »

Du côté de Les Républicains, qu’en est-il ? Valérie Boyer, députée des Bouches-du-Rhône, était candidate à l’investiture en PACA, mais c’est un autre député, Christian Estrosi, qui a été retenu comme tête de liste. « Nicolas Sarkozy avait annoncé que ce serait lui le candidat, c’était plié », explique Virginie Duby-Muller, secrétaire nationale chargée de la parité. Mais Valérie Boyer n’a pas obtenu non plus la tête de liste au niveau du département des Bouches-du- Rhône, dont elle est pourtant députée. C’est Renaud Muselier, député européen, soutenu par le maire de Marseille, qui l’a décrochée. Toujours une histoire de soutien. « Les femmes manquent souvent de soutien, elles font moins de lobbying que les hommes politiques », souligne Françoise Guégot, députée de Seine-Maritime, une des rares femmes à avoir été investie tête de liste de Les Républicains pour les régionales, en Normandie…mais qui va certainement devoir laisser sa place à l’UDI Hervé Morin en vertu des accords entre les deux partis.

Investitures UMP

Le lobbying, le réseau : ce peut-être la clef de tout. A commencer par les commissions d’investiture. Si Les Républicains ont fait un effort, sous impulsion de Nathalie Kosciusko-Morizet, pour mettre en place la parité au bureau politique du parti (une parité avec 71 hommes et 45 femmes…), la commission d’investiture reste très masculine. « La CNI comporte seulement 30 % de femmes », déplore Virginie Duby Muller. Cela signifie-t-il qu’un homme vote forcément pour un homme ? Non. Mais on vote peut-être plus volontiers pour un proche. « Ceux qui vont devant la commission d’investiture défendre une candidature sont des grands élus, des responsables départementaux qui sont souvent des hommes. Les hommes ont l’habitude de se coopter entre eux. Ils font du lobbying très en amont. Ce système existe très peu chez les femmes », analyse Françoise Guégot.

Pour le PS, le système n’est pas le même : ce n’est pas une commission d’investiture, c’est le vote des militants qui investit un candidat. Mais cela revient au même : les militants votent pour des candidats qui sont proposés par les fédérations, par les courants. « Tout se joue au niveau des structures exécutives, or elles sont toujours trustées par des hommes », souligne Olga Trostiansky.

Contourner le système avec plusieurs listes

Parfois, certains partis contournent le système pour laisser des sortants en place. Cela a été le cas avec les sénatoriales en 2014. Le scrutin étant devenu un scrutin de liste pour certains départements, la proportionnelle suppose d’alterner hommes et femmes au nom du respect de la parité. Avec le risque que le 3e homme ne soit pas élu. Pas de problème, l’UMP avait trouvé la solution pour garder ses sortants : créer plusieurs listes ! Cela a été le cas en Eure-et-Loir, avec pas moins de trois listes différentes menées par les trois sénateurs UMP sortants.

Voir aussi : Comment contourner la parité aux sénatoriales

Même situation dans la Sarthe. Fabienne Labrette-Ménager qui s’était présentée aux sénatoriales, en 2e position sur la liste investie par l’UMP, estime « avoir été victime de discrimination en tant que femme » lors de ces élections. L’UMP avait laissé en effet se créer une deuxième liste concurrente à droite pour sauver un autre sénateur sortant. A l’époque, Roger Karouchi assumait pleinement ces petites manœuvres : interrogé par Le Monde il disait : « Ce n’est pas que l’on veuille éviter la parité, c’est pour garder nos sortants ». CQFD.

Territoire par territoire…

Et pour les législatives ? Le PS a réussi à présenter 40% de femmes aux dernières législatives en 2012, mais seulement 26,7% ont été élues. « C’est un des partis qui a présenté le plus de femmes, mais dans des territoires parfois ingagnables », souligne Olga Trostiansky. Les Nouvelles NEWS en parlaient ici. Ainsi, dans le Val de Marne, aucune des circonscriptions réservées aux femmes n’était gagnable, un groupe d’élues avait fait part de leur colère dans une tribune.

Autre point, que souligne Olga Trostiansky : « Lorsque l’on observe territoire par territoire, on arrive à un chiffre encore plus bas que 40%. » Ainsi, certains départements comme les Landes, acquis à la gauche, n’avaient que des hommes candidats. L’élue appelle à une parité département par département, qui permettrait une vision plus fine de la répartition hommes/femmes.

Certains hommes ne se privent pas d’être parachutés dans une circonscription « fléchée femme » selon le jargon du PS. Cela a été le cas de Christophe Borgel, dans la 9e circonscription de Haute-Garonne pour venir clore un duel entre deux femmes, les Nouvelles NEWS l’évoquaient ici. A l’époque, certains avançaient même l’argument selon lequel, puisqu’une femme avait obtenu l’investiture à Toulouse sur une circonscription non réservée pour les femmes, alors le compte était bon : plus besoin de leur réserver celle-là.

« Jouer les femmes les unes contre les autres »

Il y a aussi le délicat problème de la concurrence entre « diversité » et « parité ». Razzy Hammadi, bras droit de Benoît Hamon, avait été parachuté au nom du principe de la « diversité » dans la 7e circonscription de Seine-Saint-Denis. Alors que la circonscription était elle aussi « fléchée femme ». Olga Trostiansky  a en fait l’amère expérience également. Elle était candidate aux législatives dans le 10e arrondissement parisien après le départ du député Tony Dreyfus. En vertu d’une règle au PS, quand un homme part, c’est une femme qui le remplace. Etant conseillère d’arrondissement, adjointe au maire de Paris, elle se positionne pour être candidate. « Mais on a fait ‘abracadabra’ et une candidate de la diversité est apparue. C’était une décision de Martine Aubry », se souvient-elle. « On utilise les femmes les unes contre les autres. Une femme de la diversité remplit deux cases. »

A ce sujet, la chercheuse Réjane Sénac explique comment on assiste à une « mise en scène de la parité » par les hommes qui détiennent encore le pouvoir au sein des partis politiques. « On va aller chercher des femmes non encartées, si possible issues de l’immigration, qui, étant novices en politique, ne seront pas en position de rapport de force », explique-t-elle. Son interview est à lire ici.

« Verrouiller la circo pour mettre une femme »

Les législatives à l’UMP c’était encore pire… L’UMP a investi moins de 28% de femmes… et comme au PS, dans des circonscriptions impossibles à gagner. Brigitte Kuster avait été la seule élue parisienne à dénoncer jusqu’au bout les investitures trop masculines (Voir : Les candidates UMP recalées à Paris choisissent la discipline). Elle-même avait été évincée au profit de Bernard Debré, investi par l’UMP. Raison invoquée : la fusion de deux circonscriptions. (2/3 la circo de Françoise de Panafieu qui ne se représentait pas, 1/3 celle de Debré).  « Les hommes ont du mal à se retirer de la vie politique. Panafieu l’a fait, c’est très rare chez un homme », explique-t-elle.

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Parfois, certains hommes laissent leur place à une femme. Virginie Duby-Muller est l’exemple que le volontarisme en la matière est possible. Le député sortant de sa circonscription Claude Birraux avait décidé de ne pas se représenter. « Il a fait en sorte de verrouiller la circo en annonçant au dernier moment qu’il ne se représentait pas, sinon il y aurait vraisemblablement eu un parachutage », témoigne-t-elle. Il a en quelque sorte intronisé celle qui était sa suppléante au Conseil général de Haute-Savoie et collaboratrice. Elle a été élue, mais reste toujours le problème de la légitimité. « On m’a dit : on ne va pas voter pour la secrétaire d’un député ! »

Lire aussi :

Parité politique : le HCEfh veut des partis exemplaires

 

Photos : 

Parti socialiste sur Flickr. Rassemblement re?gion Ile de France le 20 avril 2015. Photo Mathieu Delmestre

UMP Photos sur Flickr. Rencontre avec les chefs de file régionaux le 15 avril 2015.

 

 

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2 commentaires

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veron 22 juin 2015 - 10:07

Pour être politique ce n’est la « capacité  » qui jour… ou alors le fait d’être capable de mentir, nier, voler à chaque instant…

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taranis 24 juin 2015 - 10:59

[quote name= »veron »]Pour être politique ce n’est la « capacité  » qui joue… ]
Chaque citoyen-nes éligible est « capable » de faire de la politique, c’est donc une boutade qui montre que ce qui est évident pour lui ne l’est pas pour elle. Maintenant nous avons les politiques que nous méritons car ce ne sont pas des pros mais bien des élus qui nous représentent par mandat, nous sommes donc les responsables de nos choix, mais la pire démocratie vaut toujours mieux que la dictature….Pour augmenter la parité, il fait encore que la société reconnaisse la légitimé des femmes à participer à la vie politique, déjà par l’investiture et ensuite par la promotion de l’égalité destinée à combattre sexisme et conservatisme

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