Accueil Point de vue « Des ‘Espelettes housewives’ à l’humiliation. Arrêtez ces images! »

« Des ‘Espelettes housewives’ à l’humiliation. Arrêtez ces images! »

par La rédaction

L’œil de la Psy. Fatma Bouvet de la Maisonneuve est psychiatre. Dans son cabinet elle constate tous les jours les ravages causés par l’image des femmes dans les médias sur la santé psychique des femmes. Elle est l’auteure de « Le choix des femmes », Ed Odile Jacob. Parce que l’image des femmes de chefs d’Etat et de gouvernements pendant le G7 est délétère, elle lance un appel à ne rien laisser passer. (Voir :  Un G7 féministe, Vraiment ? Contradiction entre les intentions annoncées par Emmanuel Macron et les images de décideurs hommes d’un côté et de leurs épouses se divertissant de l’autre à Espelette)

LNN : Quels messages envoient les images des « Espelette housewives » ? Est-ce que ces images ont encore du poids dans l’imaginaire collectif ?

Quelle déception ! Une de plus. Nombre d’annonces ou autres initiatives, qui avaient emporté l’enthousiasme pour ce G7 deviennent des feux de paille et se révèlent finalement des cache sexe d’une réalité figée. Je veux parler des déclarations du Président de la République voulant donner la priorité à l’égalité femmes-hommes  pendant ce sommet. Ces intentions ont été malheureusement annihilée par une image forte et hautement symbolique qui impacte les individus et l’imaginaire collectif en général. L’ignore-t-on ou cela fait-il partie d’un fonctionnement pervers qui consiste à  susciter en vous l’espoir puis rapidement à appuyer là où cela fait mal en tirant le tapis sous vos pieds? L’artiste Sam Dougados a dessiné dans le sable les portraits des dirigeants du G7 avant leur arrivée à Biarritz. L’ONG « One » a fait appel à lui pour réaliser cette œuvre éphémère rapidement recouverte par la marée, qui appelle les chefs d’Etats à accélérer la lutte contre les inégalités femmes-hommes. Quelle métaphore !
Cette image champêtre des  épouses des grands de ce monde donne un sérieux coup de sape au travail des féministes du monde et à celles qui luttent pour s’imposer comme actrices de  progrès. Le modèle de société patriarcal de Biarritz /Espelette valorise des modèles de femmes immobiles ramassant des légumes. La photo des grands dirigeants de ce monde à majorité masculine qui nous regardent d’en bas a fait le tour du monde. Mais cette prise de vue donne l’impression contraire : ils nous regardent, nous ont à l’œil et sont maîtres du jeu quelle que soit leur position.
Certes, un don de 251 millions de dollars a été consacré à l’entrepreneuriat féminin en Afrique : est-ce à cela que tient le concept de priorité à l’égalité femmes-hommes ? est-ce un des nombreux trompe l’œil ? La méfiance désormais installée devrait nous inciter à suivre ce budget tant les engagements sont rarement respectés. Pour qui est-il destiné, sera-t-il versé ? …
Ces  récentes images et les réactions sur les réseaux sociaux montrent un décalage entre l’évolution des citoyens et le conservatisme des dirigeants qui ne réalisent pas que ces messages renforcent leur impopularité. Cela maintient la défiance à leur encontre car ils ne sont pas sensibles au pouls de la société, ils ne la représentent plus car du Nord au Sud et de l’Est à L’Ouest partout où les droits des femmes sont bafoués, hommes comme femmes se manifestent pour protester et luttent pour réelle parité.

LNN : Quel impact sur les femmes ? Comment ces images renforcent-elles le sentiment d’illégitimité des femmes ambitieuses ? Quels effets délétères sur leur santé psychique ?
Je trouve cette question extrêmement pertinente et qui va dans le sens de toutes les alertes que nous lançons, nous psychiatres sur les conséquences de faits sociaux sur les individus et qui pourraient être évitées par le bon sens ou en nous consultant avant ces intrusions violentes et intempestives dans l’esprit des individus. Car cette photo est violente. Elle dit à toutes celles qui cherchent leur place : eh bien, ta place est avec d’autres femmes à cueillir des légumes, ce qui renvoie à la cuisine et aux tâches domestiques dont elles ont encore d’ailleurs la responsabilité, ce qui crée chez elle une surcharge et de fréquents surmenages. Que dois-je privilégier ? Le travail ou la cuisine ? Cette photo leur donne une réponse. Ce n’est pas celle que je donne à mes patientes.
Les femmes souffrent encore du syndrome d’illégitimité largement entretenu par le modèle social ambiant. Les plus ambitieuses traînent encore une piètre image d’elles-mêmes alors qu’elles sont plus instruites et plus diplômées que les hommes dans tous les pays où elles ont accès à l’instruction. L’audace des femmes est vécue comme une agression, voire comme une obscénité et elles sont souvent écartées des projets pour cela. Alors comment trouver sa place, comment supporter cette frustration ? Voilà une question qui pèse bien lourd sur les individus jusqu’à renforcer la faible estime de soi et les pousser vers une forme de panne qui peut se transformer en  dépression. La machine s’arrête car elle n’est plus stimulée.  Les femmes abandonnent. Ainsi les choses continuent de fonctionner comme toujours et plus personne ne réagit aux injustices subies.
Observons les dernières séquences politiques aux nombreuses composantes misogynes: les insultes proférées à l’encontre de Brigitte Macron par les gilets jaunes n’ont pas suscité autant d’indignation que l’on aurait pu espérer. Les ‘opinions’ du président brésilien  Bolsonaro toujours à destination de Mme Macron ont été étouffées sous prétexte de préserver les relations diplomatiques. Mais c’est à nous de nous exprimer et de protester en tant que citoyen.ne.s. Lorsque l’on est à court d’argument, vous l’aurez remarqué, on attaque souvent les femmes, parce qu’elles ont l’habitude et que cela n’entraîne pas de grandes indignations. Même l’humour est à la limite de la misogynie : cette photo tournée en dérision par le jeu de mot ‘D’Espelette Housewive’ faisant référence à une série bien connue est une façon de passer l’éponge sur ce que beaucoup doivent considérer comme une maladresse alors que c’est une faute majeure .

LNN : Comment les femmes parviennent-elles, individuellement avec l’aide de la psychothérapie, à se libérer des pressions sociales exercées par ces images de femmes dans les médias ?
Nous récupérons en effet les dégâts causés par des images, attitudes ou messages agressifs à leur encontre. Il faut donc qu’elles redoublent d’énergie pour tracer leur chemin et réaliser leurs souhaits de vie tout en luttant contre des stéréotypes. Nous travaillons sur le renforcement positif, sur l’image que l’on a de soi et qui est souvent biaisée précisément par certaines représentations, par certaines pensées qui semblent aller de soi, comme une forme de fatalité. « C’est comme ça, puisque je suis une femme. » Nous travaillons sur les distorsions des idées, les idées déformées par rapport à la réalité  et toujours négatives. « Je suis arrivée ici par hasard, j’ai eu de la chance, je ne mérite pas ce poste. » Nous faisons alors  la liste des diplômes, formations, emplois précédents, évaluations et elles se rendent compte qu’elles ont mérité ce à quoi elles aboutissent. 
Je fais faire de petits exercices progressifs de prise de parole lorsque la femme a peur de donner son opinion. Je fais remarquer les obstacles qui relèvent souvent du mainsplaining. Lorsque les hommes disent «  Ecoute, moi je vais t’expliquer »  et déstabilisent souvent la femme car c’est dit avec aplomb. 
On apprend à être fière de sa féminité, à avoir confiance en sa féminité. On apprend qu’on a le droit de se tromper et que nous ne sommes pas parfaites tout comme les hommes sont imparfaits.  Pour quelles raisons factuelles, concrètes, les femmes auraient-elles un statut moins favorable que celui des hommes ? Aucune. Alors qu’elles sont nombreuses à penser, après un gros traumatisme : « Si je devais renaître, je préférerais naître en homme ». L’environnement ne leur est pas tout à fait favorable, elles se sentent scrutées de toutes parts, ce qui est vrai : voix, physique, tenues vestimentaires, rire … Je les pousse à prendre la parole, la parole est une arme, il faut l’utiliser. Les femmes ont souvent du mal à réagir du tac au tac aux agressions, je leur explique qu’on peut discuter de l’injustice ressentie même après coup afin que l’autre sache qu’il n’est pas possible de les humilier ainsi et que par la parole et l’expression de leur ressenti, elles marqueront leur place, celle qu’elles cherchent justement. Je travaille avec elles sur la façon de laisser son empreinte,  de ne pas s’incliner  et de ne pas passer inaperçue car elles sont toujours utiles. D’ailleurs, pour revenir au G7, il est fort probable que,  comme pour beaucoup d’événements, « les petites mains » aient été des femmes. Ce sont elles qui conseillent, organisent et mettent en avant des hommes, qui, pour leur renvoyer l’ascenseur… les représentent comme des femmes passives et lascives.
Selon mon expérience de femme et de thérapeute, je pense que c’est un parcours très difficile. Je ne vois pas de changement spectaculaire dans le monde du travail sur la piètre image renvoyée aux femmes ambitieuses. Il y a des frémissements, mais il m’arrive de recueillir des témoignages qui font froid dans le dos. Que ce soit dans la vie publique, professionnelle ou privée. #Metoo a certes, un peu libéré la parole, mais elle est tellement libre qu’elle s’envole dans le vide. 
Revenons au G7 : imaginez  ce que devient tout ce travail de prise de confiance lorsque les compagnes des plus grands de ce monde sont représentées comme reléguées aux tâches domestiques, ici en l’occurrence, champêtre, alors que nous cherchons par tous les moyens de nous situer dans les champs, mais aussi ailleurs !  Car bien évidemment, il n’y a rien de dégradant à cueillir des piments D’Espelette 

LNN : Comment libérer, collectivement, les femmes de ces pressions ?
Je pense qu’il ne faut rien laisser passer. Le combat féministe a pris du plomb dans l’aile du fait d’une image qui s’est dégradée ou du fait du combat lui-même qui met en avant des femmes qui outrepassent les codes conventionnels sociaux, c’est à dire masculins. Une femme qui demande ses droits est considérée comme une emmerdeuse ou comme une grande gueule. Alors que les femmes perçues comme acceptables dans l’inconscient collectif sont douces et passives. Je pense que l’on doit parler avec plus de naturel et sans crainte du travail pour l’égalité des sexes qui doit être mené dans toutes les sphères. Beaucoup trop de souffrances découlent de cette inégalité.  Je pense que s’imposer entant que femme ce n’est pas prendre les attitudes d’un homme.
Il est vrai que la notion de défense des droits humains dont fait partie le féminisme n’est plus à la mode chez les leaders d’opinion médiatisés. Les citoyens qui y croient ne disposent pas de tribunes importantes. C’est pourquoi il faut saisir toutes les occasions pour dire notre désaccord et ce que nous proposons. Au fond, ce que nous proposons c’est tout simplement de respecter les lois. Car elles garantissent l’égalité.
Cependant  les inconscients ne s’affranchissent pas si aisément de la logique patriarcale, qui a régi nos sociétés depuis des millénaires. Cette logique opère encore à travers ce que Lacan appelait « le discours du maître », l’un des quatre discours qui, selon sa théorie, ordonnent symboliquement le langage et les relations sociales.
Il faut profiter de cet événement et de l’impact de cette image des supposés plus puissants pour alerter les consciences et interpeller les organisateurs, la France ainsi que les membres du G7 sur le message déplorable envoyé au monde entier. Nous souhaitons leur signifier que désormais aucun écart ne passera inaperçu, ni tu.

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